On trouve dès le VIIe siècle avant J.-C. dans le Daode Jjing, texte attribué à Laozi, le fondateur du taoïsme, des pratiques de méditation servant à prolonger la vie. Il s’agit de « garder l’Un » (baoyi), autrement dit l’unité entre les âmes spirituelles et charnelles. Bien que ce texte, dans son ensemble, ne mette pas l’accent sur les pratiques de longévité et n’en propose pas une description précise, cette façon de le comprendre n’est pas non plus à écarter sous peine d’en ignorer une des dimensions. Car n’oublions pas qu’il reste une source importante de référence dans le taoïsme postérieur. L’époque des Hégémons (722-481) à laquelle fut rédigé le Daode Jing correspond précisément à l’effondrement de la société féodale et à l’émergence d’une conscience plus marquée de l’homme en tant qu’individu. Jusque-là, comme le remarque Du Zhengsheng, un érudit chinois, il était question dans les prières adressées aux ancêtres d’une demande de longévité du clan, alors qu’à partir du milieu des Zhou occidentaux (entre le XIe siècle et 771 av. J.-C.) on voit apparaître dans les demandes en prières la longévité d’un seul individu. Par ailleurs, avec l’apparition à la même époque de la notion de qi comme principe cosmologique à l’origine de la vie, le destin de l’homme ne se trouve plus être comme jadis du ressort des ancêtres, mais dépend directement d’un travail sur le souffle-qi, désigné couramment par l’appellation tardive de qigong (littéralement « travail du souffle »). C’est ainsi que la longévité d’abord conçue en termes de destin glisse progressivement vers la « Culture de soi », aussi culture du « Soi ».
Le Zhuangzi, ouvrage taoïste qui fut composé à l’époque des Royaumes-Combattants (403-256) par Zhuangzi, fait partie de ces premiers écrits à donner une description assez précise des pratiques d’hygiène corporelle. Néanmoins, c’est une critique acerbe qu’il réserve à ces pratiquants : « Qui expire et aspire en soufflant fort et en soufflant faible, qui crache l’air vicié et absorbe l’air frais, qui se suspend comme l’ours, celui-là ne recherche que la longévité. Tel est l’idéal de ceux qui veulent nourrir leur corps en l’étendant et le contractant. Peng-tsou en fournit le meilleur exemple » (trad. Liou, p. 128). Préférant mettre l’accent sur le « jeûne spirituel » (xinzhai) qu’est la méditation, le Zhuangzi considère que la véritable longévité consiste à se conformer à son destin, autrement dit à l’ordre naturel. Car, dit-il, « ma vie a une limite (…). A poursuivre le sans-limite (…) on encourt grand péril » (trad. Pastor, p. 51). Un passage du Lüshi chunqiu affirme que « la longévité n’est pas dans l’allongement des jours mais dans l’achèvement de l’individu ». Ce n’est pas sans ironie qu’il affirme alors que la longévité de l’enfant mort-né est de loin enviable à celle de Pengzu qui vécut pourtant sept cents ans. L’immortalité dans le Zhuangzi, nous dit Kaltenmark (p. 23), doit être comprise comme une « survie spirituelle, mais qui n’est pas celle d’une âme personnelle », survie caractérisée par un « état d’ivresse extatique, ou plutôt d’apothéose permanente, c’est alors la sainteté (c’est à dire la pleine vie) », dit Granet (p. 421).
Si
les pratiques d’hygiène corporelle font bel et bien partie de la
quête
d’immortalité, ce n’est pas avant
la
période des Royaumes Combattants que l’on voit apparaître
les premiers
témoignages d’une croyance en l’immortalité physique. Le Shiji,
« Mémoires historiques », premier ouvrage
d’histoire datant du IIe
siècle avant notre ère, nous apprend que c’est dans la
région du nord-est de
Nous
traduisons par « immortalité » le mot
chinois xian qui
n’apparaît pas avant le début des Han. Cet
idéogramme est composé de deux
parties, à gauche le caractère pour désigner
l’homme et à droite la montagne,
autrement dit « l’homme de la montagne ». En
effet, la montagne est à
la fois le lieu de communication avec le ciel et les esprits (dans
l’esprit des
gens de l’ouest de
« En bas les gouffres béants sont sans fond,
« En haut l’immensité est sans ciel.
« Regardant, soudain je ne vois plus,
« L’ouïe déconcertée je n’entends plus.
«
Par
la non action (wuwei)
supérieure j’ai atteint
« Du Grand Commencement (Tao) je fais mon voisin ».
L’immortalité
est conçue comme union avec le Tao, avec le « souffle
originel » (yuanqi).
On parle alors d’ « obtenir le Tao » (dedao), ou encore
d’« obtenir l’Un » (deyi).
S’identifiant au Tao, l’immortel
épouse nécessairement les propriétés de
celui-ci. Pour mieux comprendre de quoi
retourne l’immortalité, il faut donc nous interroger sur la
nature même du Tao.
Le Baopu zi dit :
« Le Mystère (le Tao) est l’ancêtre originel
de la nature, le grand aïeul de toutes les diversités (…).
Il s’étend à
l’infini (…), s’étend plus loin que les huit directions (…).
Tantôt il apparaît
éblouissant, puis s’évanouit comme une ombre (…). Il est
quand il prend forme
en toute chose (…). Là où le Mystère n’est plus,
le corps dépérit et l’esprit
meurt » (p. 55-56). Après avoir
présenté les qualités du Tao, le Baopu
zi poursuit en disant que l’homme qui
« l’incarne (…) monte sur les
flots de lumière, chevauche les ombres volantes, franchit les
six vacuités (les
quatre points cardinaux plus le haut et le bas et traverse les grandes
eaux. Il
émerge de ce qu’il a de plus élevé,
pénètre dans ce qu’il y a de plus bas. Il
passe les portes de l’infini, se promène dans les espaces
merveilleux, voyage
au sein de l’indistinct, va et vient aux frontières de l’infini.
Il aspire les
neuf fleurs à l’orée des nuages, goûte aux six
souffles sur les nuées pourpres,
se promène dans l’obscure immensité, vole dans
l’épars et le subtil, marche sur
les arcs-en-ciel, foule
Ayant vu que l’immortel est à l’image du Tao et de ses transformations, il n’échappe pas non plus à la mort, celle-ci faisant partie du cycle naturel de la vie : « le saint vit selon l’action du ciel, sa mort n’est qu’une métamorphose » dit le Zhuangzi (p. 129). C’est ainsi que l’on trouve un certain nombre de récits qui le décrivent comme « mourant et ressuscitant à plusieurs reprises » (shu si fu sheng), pour apparaître en des lieux et des époques différents et changeant d’identité. Plus étonnant encore est le fait que la mort fait partie d’une forme spéciale d’immortalité appelée shijie « délivrance du cadavre ». Le Houhan shu, livre d’histoire composé à la fin du IIIe s., permet de donner une idée assez précise de cette forme de salut. En effet, on raconte que l’adepte Fei Changsheng au moment de quitter le monde, laissa derrière lui une tige de bambou à la mesure de son corps qu’il suspendit à un arbre. Ses proches n’y voyant qu’un corps le tinrent pour perdu. Ce n’est que plus tard, retournant à l’endroit même où le corps fut inhumé, que le corps disparut n’y laissant à la place qu’une tige de bambou. Le plus souvent ce sont une épée, des sandales ou un vêtement appartenant au défunt qui se substituent au cadavre. Il s’agit autrement dit d’une mort feinte. C’est ainsi qu’à partir du Ve siècle, l’idée bouddhiste de réincarnations successives trouvera auprès du taoïsme un écho favorable, ce dernier faisant désormais du passage par la mort sous forme de « délivrance du cadavre » une étape nécessaire à la purification, avant d’atteindre l’apothéose finale d’une « montée au ciel en plein jour » (bairi shengtian). Il devient clair que notre concept d’immortalité, au sens de « ne pas mourir », ne suffit pas à rendre compte de la réalité chinoise. Il est frappant de constater à ce propos que le Liexian zhuan compte en tout et pour tout une seule mention à la qualité de « ne pas mourir » (busi) de l’immortel, préférant davantage mettre l’accent sur ses pouvoirs magiques et son caractère volatile. Le Wushang biyao, compilation de textes taoïstes datant du VIe siècle, va jusqu’à dire que « n’obtenir que l’immortalité n’est pas l’immortalité-xian ». De même le Zhengao, texte du IIIe siècle, dit à propos de l’immortel Xuanshan qu’ « il n’a fait qu’obtenir l’immortalité, mais n’est pas un immortel - xian ». Il est à conclure que le concept occidental d’immortalité apparaît aux yeux des taoïstes comme une forme inférieure de salut. Pour avoir une idée de ce qu’est l’immortalité-xian nous pouvons citer un commentaire du Duren jing, texte taoïste du début du Ve siècle, qui se réfère à un passage du Zhengao, autre texte du IVe siècle : « Celui qui a obtenu la délivrance du cadavre mais qui n’a pas obtenu de chevaucher l’étoile Huagai et de chevaucher un dragon volant pour monter jusqu’au Faîte Suprême (le Tao) et voyager dans ses neuf palais, n’a fait que ne pas mourir ». S’identifiant au Tao, l’immortel - xian internalise les principes mêmes de la vie et de la mort, autres modalités du Yang et du Yin.
A
la
question de savoir à quel destin échappe l’immortel,
Maspero répond :
« Non à ce que le vulgaire appelle la mort, et qui
n’existe pas, mais à
Marcel Granet, La pensée chinoise, Albin Michel, 1990 (rééd.).
Henri Maspero, Le Taoïsme et les religions chinoises, Gallimard, 1998 (rééd.).
Claude Larre, Lao Tseu, Tao Te King, Desclée de Brouwer (« les Carnets »), 1994.
Max Kaltenmark, Lao tseu et le taoïsme, Seuil, 1994 (rééd.).
Liou Kia-hway, Tchouang-tseu, Œuvre complète, Gallimard, 1969.
Jean-Claude Pastor, Zhuangzi (Tchouang-tseu), Les chapitres intérieurs, Cerf, 1990.
Philippe
Che, La voie Des Immortels :
les chapitres discursifs du Baopu zi
neipian, Gallimard, 1999.
Max
Kaltenmark, Le Lie-Sien Tchouan :
Biographies légendaires des Immortels
taoïstes de l’antiquité, Paris, Collège de
France IHEC, 1987.