Le débat sur la
légitimité de la philosophie
chinoise
Intervention de Joël Thoraval
au
centre Sèvres
du 25 janvier 2003
Notes prises par François
Hominal et relues par l'intervenant. Entre crochets, des propos tenus
en réponse à des questions.
Le contenu de l'intervention reprend largement un article
"Expérience confucéenne et discours philosophique"
publié dans Perspectives chinoises, Hong-Kong , n°71, juin
2002, pp.64 à 83.
Voir aussi article publié
dans Perspectives chinoises,
Hong-Kong ,
n°71, juin 2002, pp.64 à 83.
Le thème proposé pour cette intervention par les
organisateurs est une question débattue en Chine où elle
suscite aussi
l'intérêt des autorités : quelle place pour la
"philosophie
chinoise" dans les espaces de débats internationaux ; c'est
à
la fois une question politique et une question intellectuelle.
Ma question est plutôt : quelle philosophie chinoise ? comment
entendre ce terme ? Mon approche n'est pas celle d'un philosophe, mais
d'un anthropologue.
Pensée chinoise ou philosophie chinoise ?
L'Académie des Sciences Sociales (de Chine) s'efforce de
trouver les bons arguments pour légitimer la philosophie
chinoise
; le terme "philosophie chinoise" reste entre guillemets : c'est
redevenu
un vrai débat en Chine.
Pour moi, les deux termes ("pensée chinoise" et "philosophie
chinoise") sont possibles, à condition de disposer de deux
concepts de "philosophie chinoise" :
· un concept large, nécessaire en
raison d'une demande fréquente de reconnaissance philosophique
à
entendre, la philosophie visant à l'universalité ;
· un concept restreint, défini non pas
dogmatiquement, mais naissant de l'observation de l'irruption dans
l'histoire au Japon et en Chine il y a 100-150 ans, d'un discours
nouveau, un discours dont les questions viennent de la Grèce
antique et, après
avoir rencontré la pensée juive et l'expérience
chrétienne, sont importées en Extrême-Orient
à un moment historique déterminé.
Dans la suite, nous utiliserons l'expression "philosophie chinoise" en
son sens restreint.
Contexte historique et anthropologique de la question
Trois aspects de ce contexte :
1. l'usage de cette catégorie –nouvelle - de
philosophie ;
2. les pratiques sociales auxquelles cette
catégorie est associée ;
3. les institutions permettant de produire les
discours de ce qui est appelé philosophie et de se reproduire.
Commençons par le point 2.
2. Pratiques sociales confucianistes
Sous l'empire, l'ordre socio-politique était informé
à tous les niveaux par un ensemble de conceptions et de rites
dont beaucoup peuvent être considérés comme
"confucéens" (ce mot est un néologisme). Sous cet angle,
la société
chinoise est aujourd'hui une société
post-confucéenne.
Le confucianisme persiste d'une manière éparse
réinstitutionnalisé dans un ordre post-confucéen
et notamment dans :
- certains discours idéologiques de l'Etat
(pour maintenir l'ordre intérieur et rayonner à
l'extérieur),
- la réflexion savante des universitaires
(à Taiwan, à Beijing ou aux USA),
- les communautés (villages) où
persistent des comportements sociaux (piété filiale,
solidarités familiales, etc., …) qualifiés de
"confucianistes".
La philosophie confucianiste est un des éléments modernes
de cette recomposition
1. La catégorie de philosophie
Le premier contact des Chinois avec la philosophie occidentale se passa
aux XVIIe et XVIIIe siècles avec les Jésuites. Mais
l'essentiel commence à la fin du XIXe siècle.
Le mot de "philosophie" n'existait pas en japonais et en chinois avant
cette époque, pas plus que les mots 'religion', 'science',
… Les Japonais ont importé ces notions au cours de
l'époque
Meiji, en même temps que les techniques. Elles ont
été
ensuite transmises en Chine, supportés par des caractères
chinois
immédiatement compréhensibles.
Cette catégorie a été utilisée de
façon différente au Japon (où elle désigne
la philosophie occidentale et la philosophie japonaise moderne) et en
Chine (où
elle est une catégorie universelle, les Chinois en ayant une au
même titre que les Occidentaux).
L'importation de ces notions se passe dans un contexte de
stratégies de pouvoirs qui seul permet de comprendre les
réponses données. Ainsi, au Japon, se pose à
l'époque Meiji la question de
ce qui doit être tenu pour religion : un pays moderne devant
autoriser la liberté de culte, comment maintenir la
cohésion nationale ? Certains proposent que le bouddhisme, comme
le christianisme, soient
considérés comme religions, mais que le shintoïsme
soit
considéré comme rites de l'état japonais,
s'imposant
à tout japonais, y compris le culte de l'empereur qui prend une
forme nouvelle à cette époque où les
modèles
européens exercent de l'influence,
3. Les institutions
Ce changement historique s'accompagne d'un brutal remplacement des
institutions anciennes (notamment les Académies Shuyuan) par des
institutions
nouvelles (notamment les Universités Daxue).
Ce remplacement ne signifie pas remplacement des personnes travaillant
dans ces institutions. Il s'accompagne par contre d'une
intellectualisation des savoirs.
L'une des questions qui se pose est celle de la religion nationale qui
pourrait permettre de résister au christianisme : au Japon,
bouddhisme ou shintoïsme, en Chine, le confucianisme pour certains
qui en font une religion.
Un autre aspect est l'utilisation des concepts sophistiqués du
bouddhisme pour discuter avec les Occidentaux, avec la distinction
entre un bouddhisme intellectuel (foxue) et un bouddhisme populaire (en
chinois fojiao "religion bouddhiste") et notamment l'amidisme (qingtu
la "terre pure"
en chinois) qui évoque une analogie avec la foi
chrétienne pour
un Père de Lubac.
Le contenu de la philosophie chinoise
L'influence de la philosophie chinoise
Deux grands philosophes visitent la Chine au début des
années 1920 : B.Russell (logicisme) et John Dewey (pragmatisme).
Le premier encourage peut-être une école logiciste
en Chine, dont un représentant, Hong Qian participera aux
discussions du Cercle de Vienne.
Mais l'influence dominante chez les penseurs se réclamant du
confucianisme est souvent celle de la philosophie allemande et, en
premier lieu, de Kant. En Chine continentale, l'étude du
marxisme a conduit à l'étude des philosophies qui ont
influencé Marx et notamment l'idéalisme allemand (Hegel).
Le néo-confucianisme contemporain – Mou Zongsan
L'un des plus importants philosophes de ce mouvement est Mou Zongsan.
Il est d'abord lecteur de Russell, dans les années 1930,
jusqu'à ce que les évènements tragiques qui
atteignent la Chine le pousse vers Hegel, puis Kant, qu'il
redécouvre après son refuge à Taiwan.
Il se donne comme programme de transformer l'expérience
confucéenne en discours philosophique moderne. Cette tâche
pourrait faire penser à celle du croisement de la foi juive et
la tradition philosophique grecque, un croisement
répété plusieurs fois dans
l'histoire et en diverses langues (Philon, Maïmonide, Mendelsohn,
Lévinas).
Mais avec une différence majeure : Mou – comme beaucoup de
Chinois - est fasciné par l'idéalisme allemand et
s'efforce d'exposer sa tradition avec la même puissance, la
même clarté,
la même systématicité que la philosophie allemande.
Le résultat est contrasté, y compris le risque de tuer
la pensée chinoise ou de céder à la tentation de
l'identification.
[La force du logos occidental a tellement 'tétanisé' les
penseurs chinois qu'ils n'ont pas pu penser leur expérience en
des termes autres que philosophiques, à la différence des
juifs : Lévinas donnait aussi bien des cours de philosophie que
des leçons talmudiques]
Dans la conception confucéenne traditionnelle, il y a un
continuum entre le perfectionnement de soi et l'ordre politique (en
passant par la famille et le royaume). L'idéal proposé
était d'être "un sage à l'intérieur et un
roi à l'extérieur" (nei seng waiwang)
Au tournant du XXème siècle, le continuum se brise entre,
d'une part, ce qui est moral et religieux et, d'autre part, ce qui est
politique et s'appelle maintenant 'science et démocratie'. Un
nouvel ordre
politique (xin waiwang) est à inventer.
La pensée de Kant va permettre à Mou Zongsan de penser
la relation entre les deux ordres.
Le concept d'intuition intellectuelle est extrêmement important
pour Mou Zongsan, mais il est trop complexe pour être
exposé dans le temps imparti.
Pour Mou Zongsan, la différence fondamentale entre la
philosophie occidentale et la philosophie chinoise est que la
première inclut une "Métaphysique de la morale (ou des
mœurs)" alors que le seconde est une "Métaphysique morale". La
différence réside
dans le rôle de la "pratique", (terme moderne shijian)
correspondant
aux notions classiques de xiushen, "amélioration personnelle",
de
gongfu, "travail (sur soi)", …
A l'approche essentiellement théorique du philosophe occidental,
s'oppose celle du sage chinois qui s'engage dans une pratique
d'auto-transformation qui lui permet d'entrer dans le mouvement
même du bon ordre cosmique et de comprendre que le principe du
bon comportement est le même
que celui de l'ordre cosmique.
[Depuis la traduction en anglais d'une partie de l'œuvre de Pierre
Hadot en anglais sous le titre "Philosophy as a way of life", Du
Weiming s'est intéressé à cette œuvre qui montre
combien la philosophie grecque était aussi une pratique].
[Paradoxalement, l'approche chinoise du freudisme (un "isme" en
chinois) est purement intellectuelle ; aux difficultés
liées à la traduction de textes difficiles, s'ajoute la
mise entre parenthèses de l'espace de la cure.]
Mou Zongsan exprime dans une langue difficile où les mots
doivent parfois résonner dans leur sens allemand, dans leur sens
sanscrit plus que dans leur sens chinois.
Mou Zongsan a écrit une autobiographie où il parle de lui
avec une franchise rare pour un philosophe. Il y évoque, en
particulier, une enfance privée de relations affectives, un
âge adulte
marqué par une dépression lors de la guerre.
[Son influence semble aujourd'hui assez limitée dans les milieux
philosophiques plus attirés par Habermas ou Derrida, mais elle
peut être plus importante notament dans des groupes
idéologisants].
Un anthropologue porte son attention non seulement aux discours
philosophiques (produits par les universités, publiés
dans des revues, …) mais aussi aux pratiques symboliques (des pratiques
non réflexives qui ont une influence sur les comportements
jusqu'aux corps).
Dans l'article cité, l'auteur rapproche les discours et les
pratiques de deux "tribus", celle de la tribu freudienne en France et
celle des néo-confucianistes de Hong-Kong.
Un autre paradigme peut permettre analogiquement d'appréhender
la "Philosophie chinoise", celui de la "Médecine chinoise" avec
les modifications de la transmission de cette discipline (relations
maître-discipline, relation aux textes, relation à la
pratique,…).