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Claude LARRE (1919-2001)
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par Michel Masson, s.j.
et
Jean
Lefeuvre, s.j.
2002 |
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| "Et là je m'explique
à moi-même pourquoi je n'ai ai pas dévié,
bien que je sois allé dans d'autres pays, comme le Japon ou le
Vietnam, d'un projet initial qui peut se résumer assez
simplement: savoir assez de chinois pour comprendre ce qui,
derrière le discours ordinaire, révèle
l'enracinement d'un peuple dans son histoire, et cette histoire
même sur vingt ou trente siècles." |
| Cette phrase, Claude
l'écrivait en 1999 dans "Trois Racines dans un jardin" (La Joie
de Lire, Genève, Suisse, 2000), petit récit
autobiographique d'un nomade "enraciné" dans sa famille, dans la
Compagnie et la Chine. |
| Il y avait eu d'autres
"nomades" dans cette famille basque: au Canada, à la Martinique,
à Haïphong. La mère de Claude avait grandi à
Pondichéry. Son père avait une partie de ses affaires au
Pérou. Après une licence de droit à la Sorbonne,
Claude, lui, entre au noviciat de Laval le 23 septembre 1939. Il en
repart en mai pour deux semaines de "drôle de guerre", suivies de
deux ans d'armée en Afrique du Nord. Retour à Laval pour
une année canonique, et deux ans de juvénat. A l'automne
1945, il part pour Vals (il passe la licence de philosophie à
Montpellier, sous la houlette de Jean Guitton). Et, en août 1947,
avec Jean Lefeuvre et Yves Hervouët, ç'est l'embarquement
pour Shanghai. De là, le trio gagne Pékin pour deux
années de mandarin: période fondatrice, faite de
découvertes et de réflexions, qui leur font percevoir une
Chine qui n'est pas exactement celle des supérieurs de la
mission. Bref, ils sont décidés à "ne pas
être séparés par toutes sortes d'interdits du
peuple que nous étions venus visiter". Mais, il n'y a pas que
les supérieurs: le 31 janvier 1949, les troupes communistes
entrent à Pékin. |
| En octobre 1949, Claude
commence sa théologie au scolasticat de Zikawei, Shanghai.
Pendant les trois ans qui vont suivre, le filet se referme peu à
peu sur "les enfants dans la ville." Les ordinations de 1952 sont
même avancées. De ces ordinations, par Mgr Gong Binmei,
Claude écrira: "le 16 avril 1952, pendant trois heures, 3 000
chrétiens écoutèrent avidement et
regardèrent avec une émotion qui nous atteignaient
nous-mêmes ce qui se passaient sous leurs yeux. Après
trois ans d'asservissement par tous les moyens à la propagande
du nouveau gouvernement, les gens avaient encore assez de ressort et de
désir pour suivre une cérémonie, la
dernière dont ils ne pourraient jouir avant longtemps. C'est ce
qui explique l'atmosphère extraordinaire qui régnait dans
ce lieu." Un mois plus tard, suivant une décision du P.
Janssens, les scolastiques étrangers demandent des visas de
sortie à la police et sont évacués au "scolasticat
en exil" à Baguio, au nord de Manille, où Claude fait sa
quatrième année de théologie. |
| En 1953, il rentre en France
pour le Troisième An, à Saint Martin d'Ablois. Puis, il
commence à suivre des cours de sinologie à Paris, en
attendant la volonté de Dieu et du supérieur de la
Mission de Chine. Alors qu'il devient clair que ce supérieur
n'appellera pas Claude à Taiwan, ce dernier tombe à Paris
sur un P. Pedro Arrupe venu en Europe chercher des volontaires pour le
Japon: "puisque j'étais en disponibilité et revenais
d'Extrême-Orient, je ne me sentis pas le courage de refuser,"
mais, faisait remarquer le P. Arrupe, "le Japon pourra-t-il vous faire
oublier les années passées en Chine?" De fait,
"après un an et demi de japonais à Kôbe, je me
rendis compte que j'étais à la fois servi et desservi par
ma connaissance du chinois. Il fallait bien voir les choses comme elles
étaient. Jamais je n'aurais l'élan intérieur
suffisant pour oeuvrer dans cette culture et accomplir
honnêtement les tâches qu'on pourrait m'y confier. Il
fallait aller voir ailleurs". Cet "ailleurs" fut le Vietnam, où
la Compagnie venait de retourner et où il fut envoyé en
1957 avec d'autres anciens de Chine. Il y restera neuf ans, heureux. Il
apprend la langue, puis donne des cours à l'université de
Saigon et à Dalat et dirige notre Ecole de langue vietnamienne.
C'est aussi le début d'une longue amitié avec Y. Raguin.
Mais, la situation politique devient de plus en plus tendue; fin 1963,
le Président Diem et son frère sont assassinés
(à la demande de leur nièce, Claude officiera à
leurs obsèques clandestines dans un camp militaire.) |
| En 1966, Claude demande
à retourner en France: "depuis longtemps je m'inquiétais
de mes errances asiatiques". Décision capitale: il s'agit de
"boucler des travaux universitaires sur la pensée classique
chinoise". En 1968, il soutient donc sa thèse sur la philosophie
taoïste du Prince de Huainan (IIe siècle A. C.) En 1971, il
fonde l'Institut Ricci pour les études chinoises et, en 1976,
l'Ecole européenne d'acupuncture. Suivent trente années
de recherches et de publications, menées de pair avec sa
collègue Elisabeth Rochat de la Vallée, et qui portent
sur les grands textes de la pensée taoïste et sur les
notions clefs de la médecine chinoise traditionnelle. Il y a
aussi des conférences: à l'UNESCO ou à l'Ecole de
Guerre, à des hommes d'affaires, à des acupuncteurs, et,
de part l'Europe ou aux Etats-Unis, à tout un large public qui
s'interroge sur la Chine, mais tout autant sur la mort, le corps et
l'âme, la métempsycose, le Ciel. Claude donne aussi des
cours sur la pensée chinoise à l'Institut Catholique et
au Centre Sèvres. |
| En toutes ces activités,
Claude propose inlassablement quelques convictions longuement
mûries: en dépit du marxisme et de la modernisation, les
Chinois gardent une vision de l'homme et de l'univers
héritée des grands textes fondateurs; cette vision a
beaucoup à nous apprendre, chrétiens ou non, car si les
Chinois ne font pas de théologie, ils tiennent sur le coeur de
l'homme, sur le Ciel et la Terre, des propos profondément
spirituels. Ces convictions entraînent Claude hors des chemins
battus de la sinologie: elles reposent sur un patient
déchiffrage de textes ardus, mais aussi sur des années de
réflexion avec des médecins qui s'interrogent sur
l'acupuncture. A ces médecins, Claude apportait son savoir
sinologique et le témoignage de sa foi; eux, l'introduisaient
à tous ces publics qui n'arrivent pas à articuler leur
quête spirituelle dans les mots de la "tradition
chrétienne." |
| Lieu de réflexion sur la
Chine, l'Institut Ricci était aussi un espace de
convivialité, d'accueil, d`amitié. Dans le
désordre poussièreux de la vieille maison de la rue de La
Tour, Claude s'entretient profusément avec le banquier sinisant
en quête d'idées, le peintre vietnamien à la
recherche d'un atelier ou la doctorante chinoise en voie de divorce.
Confident? Père spirituel? Guru intellectuel? Tout à la
fois. Mais, bientôt, la conversation et la tasse de thé ne
suffisent plus: en 1978, au moment où affluent les
réfugiés du Cambodge, du Vietnam et du Laos, Claude monte
au créneau. Il fait appel à de nombreux amis pour
créer le Fonds d'aide aux réfugiés par la
création d'entreprises (FoRCE). A ce Fonds, qui a permis
d'accorder du crédit à 350 entreprises et de créer
2 200 emplois, s'ajouta plus tard un Centre d'hébergement
provisoire à Clichy. Et pendant les vingt années que dura
cette "branche sociale" de l'Institut, un banquier ami, Jean Fournier,
veilla à la comptabilité et sut mettre Claude en garde
contre des "combines" dont celui-ci avait le secret. |
| Au cours de ses dix
dernières années, Claude mettra son savoir faire au
service du Grand Dictionnaire en cours de fabrication à
l'Institut Ricci de Taibei. Avec E. Rochat, il recherche des fonds,
associe une centaine de sinologues à la relecture des
données, constitue une équipe d'informaticiens. Mais, sa
santé décline; les longs voyages deviennent impossibles.
A partir de janvier 2001, alors que les dernières
révisions du Dictionaire se poursuivent rue de La Tour, il va et
vient entre l'hôpital et "Soins et Repos" et s'affaiblit
progressivement. Ici et là, son frère Francis, ainsi que
G. Lepoutre, J. Dumort ou ses collaborateurs de l'Institut Ricci,
l'accompagnent quotidiennement. |
| Le 19 décembre, à
l'Eglise Sant Ignace, on vit défiler, au moment de l'absoute,
tout un monde varié, de différentes races, langues et
cultures, dont bon nombre n'était guère familier avec
l'eau bénite. Deux Vietnamiens restèrent longuement
prosternés front contre terre devant le cercueil. Un autre ami,
François Cheng, arriva en courant à la dernière
minute, apportant à Claude son dernier roman,
L'éternité n'est pas de trop: on ne pouvait pas mieux
dire. |
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