Feng Youlan

Xin Yuanren (Nouveau traité sur l’homme)

1943

Chapitre X


Traduction de Michel Masson

MORT ET VIE1

[page 136] Comme le chapitre précédent l`a déjà expliqué, les dons naturels et les circonstances extérieures ne constituent pas des limitations pour les personnes dans le milieu moral et dans le milieu transcendant.
La mort est le côté inverse de la vie, et donc pouvoir comprendre la vie, c’est pouvoir comprendre la mort. Dans les Entretiens de Confucius, Zilu « pose la question de la mort. Le Maître répond : ‘Tant que l’on ne sait pas ce qu’est la vie, comment peut-on savoir ce qu’est la mort?’ »2 Apparemment, cette réponse de Confucius répond à une autre question que celle qui a été posée. Apparemment, Confucius entend éviter la question soulevée par Zilu, mais en fait il n`en est peut-être pas ainsi. La mort est une négation et, à s`en tenir au fait qu`elle soit une négation, que peut-on en dire? Si l`on veut parler de la mort, il faut partir de ce dont elle est la négation Si l`on veut comprendre la mort, il est nécessaire d`abord de comprendre la vie. Être capable de comprendre la vie, c`est alors pouvoir comprendre la mort.
En partant d`un autre aspect, on peut dire que, même si la mort est négation de la vie humaine, le fait de mourir est bien aussi une affaire importante dans la vie humaine. En effet, la mort d`une personne est la dernière affaire de sa vie, comparable au dernier acte dans une pièce de théâtre. Cet acte a beau être le dernier, il n`en fait pas moins partie de la pièce; de plus, c’en est peut-être la partie la plus importante. Dans cette perspective, nous pouvons dire que ‘ la mort est certes importante’ ; dans cette perspective aussi nous pouvons dire que pour comprendre la mort, il est nécessaire de comprendre d’abord la vie, que c’est quand on comprend la vie qu’il est alors possible de comprendre la mort. C’est dans ce sens que les frères Cheng disent « La voie qui comprend la vie est donc la voie qui comprend la mort. » De même, Zhu Xi explique : « Celui qui n’étudie pas le commencement pour comprendre ce qui fait la vie, est nécessairement incapable de réfléchir sur la fin et de comprendre ce qui fait la mort. »3
Pour la personne dont la compréhension de la vie a atteint un degré donné, la vie a une signification donnée. Et pour cette personne qui a ce type de compréhension et pour qui la vie a cette signification donnée, la mort a une signification correspondante à ce type de compréhension. Selon la doctrine des différents milieux existentiels présentée dans les chapitres précédents, pour ceux dans le milieu naturel, la vie n`a pas de signification bien claire, et donc la mort non plus. Pour ceux dans le milieu utilitaire, la vie est la continuation de l`existence du `moi`, tandis que la mort est l`interruption et destruction de cette existence du `moi`. Pour ceux dans le milieu moral, la vie est ce par quoi ils accomplissent les relations éthiques et les tâches qui sont les leurs (ce par quoi, ils sont capables de les accomplir), et la mort est le point final de cet accomplir. Pour ceux dans le milieu transcendant, la vie est conformité à la transformation universelle, et la mort aussi est conformité à cette transformation universelle.
Selon une des significations possibles de la mort, cette dernière est « effrayante » La crainte, l`inquiétude à l`égard de la mort, c`est là l`assujettissement de l`homme à la mort et à sa menace. C`est parce qu`il craint la mort que l`homme est assujetti à sa menace; celui qui ne craint pas la mort ne subit pas cette menace. [page 137]
Ceux qui craignent la mort ont tous une certaine conscience et compréhension au sujet de la vie et de la mort. Ceux qui sont sans aucune conscience et compréhension a l`égard de la vie et de la mort, ou n`en ont pas une conscience et compréhension suffisante, ne connaissent pas la crainte de la mort. Ceux qui en ont une conscience et compréhension assez profonde ne craignent pas la mort. Et, finalement, dans le cas de ceux qui en ont une conscience et compréhension totale, il n`y a plus lieu de parler de crainte ou de non-crainte de la mort. Dans ces deux cas (`non-crainte de la mort`, ‘dépassement de l’opposition crainte/non-crainte’), l`homme ne subit pas la menace de la mort. Celui qui ne craint pas la mort ne subit pas cette menace, car il est capable de refuser d`être menacé par la mort; pour celui dont on ne peut dire qu`il craint ou ne craint pas la mort, il ne subit pas la mort comme menace, car il est capable de dépasser la menace de la mort. De celui qui ne connaît pas la crainte de la mort, on peut ainsi dire qu`il ne subit pas la menace de la mort; cependant, s`il ne subit pas cette menace, c`est parce qu`il en reste en deçà. Pour en revenir aux quatre milieux existentiels, nous pouvons dire : ceux dans le milieu spontané, ne connaissent pas la peur de mourir; ceux dans le milieu utilitaire, ont peur de la mort; ceux dans le milieu moral, n`ont pas peur de la mort; et pour ceux dans le milieu transcendant, il n`est plus question de peur ou de non-peur de la mort.
L`ensemble des animaux n’ont aucune conscience ou compréhension de la vie et de la mort. Ils sont tous mortels. Cependant, ceci dit, la nature leur a aussi préparé une méthode pour prolonger leur vie. Tout animal peut avoir des petits, et ceux-ci sont bien la prolongation de leur vie. Les animaux ne peuvent pas ne pas mourir, mais ils ont quand même cette méthode pour prolonger leur vie. C`est ce qui fait que Platon parle d`une « image mobile de l`immortalité »4. L`ensemble des animaux, à l`exception de l`homme, utilisent inconsciemment cette méthode pour prolonger leur vie. Pour ce qui est de leur existence individuelle propre, ils vivent, mais sans en avoir conscience; ils doivent mourir, mais ils ne le savent pas, et en conséquence ils ne connaissent pas la crainte de la mort.
Au sujet de la vie et de la mort, l`homme, lui, a une certaine conscience et compréhension. Et donc, il sait que la méthode que la nature a mise à la disposition des animaux dans leur ensemble pour prolonger leur vie ne leur permet en fait d`atteindre qu`à une image mobile de l`immortalité. Cette image mobile de l’immortalité finalement n`est pas l`immortalité. L`homme a des enfants qui lui permettent de prolonger sa vie, mais pas sa conscience. En termes d`individualité, une personne est un individu, et son enfant est aussi un individu. Cet enfant a beau être son enfant, ce n`est certes pas lui-même. Il peut se considérer lui-même comme `moi`, mais son fils seulement comme `mien`. Il est un individu, et il se perçoit comme tel. Il a conscience de son individualité, et cette conscience personne d`autre, hormis lui, ne peut l`avoir; nous pouvons dire que cette conscience de son individualité lui est `unique`. Dans cette perspective, la vie est la continuation de l`existence d`un `moi` individuel, la continuation de l`existence de cet `unique`. La mort, elle, est la destruction de l`existence du `moi` individuel, de l`existence de cet `unique`. Sous cet aspect, la mort est terrifiante.
C`est pour ceux qui ont atteint ce degré de conscience et compréhension de la vie et de la mort, que la mort est la plus terrifiante. Or, ceux qui vivent dans le milieu naturel ont une conscience et compréhension de la vie et de la mort qui n`a pas encore atteint ce degré. Pour eux, en effet, la vie n`a pas encore de signification très claire, et la mort non plus. Ceci ne veut pas dire qu`au cours de leur vie ils sont incapables [page 138] de toute activité. En fait, ils ont des activités et celles-ci peuvent même être très nombreuses, mais dans ces activités ils suivent ou bien leur dons naturels ou bien les us et coutumes. Ainsi, aussi nombreuses que soient leurs activités, ils sont dépourvus de conscience de soi et de compréhension. Ainsi, même s`ils savent qu`ils mourront, ils ne prêtent pas, à l`avance, attention à la mort, ou du moins ils ne s`en préoccupent pas à l`avance. Leur compréhension des conséquences possibles de la mort est très limitée; peut-être diront-ils qu`en ce domaine ils ont `un cœur de nouveau-né`. Un petit enfant qui voit quelqu’un mourir pensera que la mort est seulement un sommeil prolongé, ou que la personne en question ne va pas pouvoir manger pendant très longtemps. Or, ceux dans le milieu naturel ont une compréhension de la mort qui est naïve, même si ce n`est pas à ce point. Avec une compréhension aussi élémentaire de la mort, ils ne connaissent pas la crainte de la mort. Mais, cette non-crainte de la mort est différente de celle de l`ensemble des animaux qui, eux, ne savent pas que la mort existe; ceux dans le milieu naturel ne craignent pas la mort car ils ne réalisent pas qu`elle est terrifiante; ils sont comme `le tout jeune veau qui n`est pas effrayé par le tigre`.
Ceux qui ne connaissent pas la crainte de la mort ne se sentent pas menacés par la mort, mais ils ne peuvent avoir la joie de ne pas éprouver cette menace, car s`ils ignorent cette menace c`est que leur conscience de soi et compréhension est insuffisante. Fondamentalement, ils ne connaissent pas la crainte de la mort et, donc, ils ne sont pas à même de se réjouir du fait qu`ils n`en éprouvent pas la menace. Du fait qu`ils n`éprouvent pas la menace de la mort, nous pourrions dire que c`est de l`ordre du `pour autrui`, non du `pour soi`. Au Chapitre `Le Grand Maître` du Zhuang Zi, nous lisons: « L`homme accompli ne sait pas se réjouir de la vie, ni détester la mort. Vivant, il n’éprouve aucune élation; mort, il n’offre aucune résistance. C’est inconsciemment qu’il est parti, c’est inconsciemment qu’il est venu. C’est tout.5 Les penseurs taoïstes confondent souvent le milieu naturel et le milieu transcendant. Ce passage a beau parler de « l`homme accompli », du fait de son ignorance, le milieu dont il est ici question est le milieu naturel.
Ceux dans le milieu naturel ne connaissent pas la crainte de la mort. Donc, leur objectif n`est pas de contrer la mort et ils ne font pas de plans dans ce sens. Dans le milieu utilitaire, toute conduite est `pour moi` et la mort est l`anéantissement de ce `moi`; donc, dans ce milieu, la crainte de la mort est extrême, et il s`agit de faire des plans et de trouver des moyens pour contrer la mort. Ces moyens se ramènent en gros à quatre.
Le premier consiste à essayer d`éviter la mort. Ainsi, l`empereur Qinshihuangdi ou l`empereur Han Wudi sont des héros sans égal qui ont mené des entreprises étonnantes, mais leur milieu existentiel était le milieu utilitaire. 6 Plus leurs entreprises étaient grandioses et plus ils refusaient de voir disparaître leur `moi`, plus ils refusaient de mourir. Dans le Yanzi Chunqiu et le Hanshi Waizhuan, nous trouvons ces lignes : « Le Duc Jing du royaume de Qi se rendit à la Montagne de la Vache, et à la vue au nord de sa capitale, il pleura : ‘Hélas, faut-il prendre congé de ce royaume grandiose et mourir!’ » 7 Tel fut bien probablement le sentiment de ces deux empereurs au soir de leur vie. Aussi tous les deux demandèrent-ils à des magiciens des élixirs de longévité : « Il envoya cueillir les plantes de longue vie, mais ce fut désappointement et lamentations. » Ils dépensèrent une grande énergie pour essayer d`éviter la mort, mais le résultat fut quand même « La descente aux Trois sources infernales, et cendres froides dans le cercueil d’or » (Li Po, ‘Gu Feng’.) 8 [page 139]
Les magiciens des dynasties Qin et Han étaient les prédécesseurs des maîtres taoïstes des époques suivantes, c`est à dire des représentants de la religion taoïste. Les néo-confucéens des époques Song et Ming confondaient souvent l’école philosophique taoïste avec la religion taoïste, alors qu`en fait la différence est de taille. La philosophie taoïste prône l`unité de l`homme et du monde, égalise la mort et la vie, et même considère que le milieu existentiel de l`homme est le milieu transcendant. La religion taoïste, elle, enseigne des méthodes ascétiques dont le but est d`obtenir l`immortalité; il s`agit que l`adepte préserve sa propre `forme corporelle`, de sorte qu`elle ne vieillisse pas, ou encore qu`il préserve sa propre `énergie vitale supérieure` de sorte qu`elle ne se disperse pas. Ce qui intéresse les adeptes de la religion taoïste c`est de prolonger l`existence du `moi` : leur milieu d`existence est le milieu utilitaire.
Pour la religion taoïste, les vivants meurent : vie et mort sont une sorte de processus naturel. Mais, ils estiment aussi posséder une méthode pour `résister au Ciel` et ils pensent qu`ils peuvent arrêter ou modifier ce processus. Nous pouvons dire qu`ils veulent `dominer la nature`, mais au plan théorique comme au plan de l`expérience, sur ce point apparemment la nature ne se laisse pas dominer. Cependant, sur ce point, pour ceux dans le milieu utilitaire, même si c`est inconsciemment, il est nécessaire de vaincre la nature. Les néo-confucéens disent souvent que l`homme ne doit pas « être motivé par des intérêts personnels » 9; les adeptes de la religion taoïste, eux, sont souvent en train de faire précisément cela.
Le corps humain est foncièrement comme une machine. Bien utilisée, une machine peut fonctionner assez longtemps; mal utilisée, elle ne fonctionnera pas longtemps ou bien tombera tout à coup en panne. Tout ceci est bien connu. Les adeptes de la religion taoïste habitent souvent dans les montagnes ou les forêts afin que leur corps soit mieux nourri et mieux protégé; une longue vie sans vieillissement est impossible, mais de cette façon il est de fait possible de ralentir le vieillissement et de jouir d`un grand âge. Ce genre de vie a ses avantages, et nous pouvons dire que c`est une vie paisible et sans agitation; mais, il a aussi ses désavantages, et il est bien possible de dire que c`est une existence vide et insipide. Citons le poème de Li Bo : « Sur la montagne Taibo quelle verdure!/ Au-dessus les étoiles sont alignées en foule;/ La distance au ciel n’est que de trois cents li,/ On s’y sent très loin, isolé du monde./ Là il y a un vieillard aux cheveux verts;/ Couvert de brume, il dort parmi les sapins enneigés./ Il ne rit ni ne parle,/ Il niche à l’écart dans le trou d’un rocher. » 10 De ceux qui mènent ce genre de vie, avec comme seul objectif de rechercher la longévité, nous pouvons aussi dire que, même s`ils réussissent ainsi à vivre longtemps, cette longue vie est une demi-mort.
Ceux dans le milieu utilitaire ont une seconde manière de contrer la mort : se faire un nom. Certains d`entre eux estiment que, si assurément la mort est inévitable, que si on laisse un nom derrière soi, il est alors possible de mourir sans mourir. Ces gens-là, donc, emploient toutes leurs énergies à se faire un nom : « Car voici la vieillesse qui se faufile et bientôt sera là / Et je crains de ne pas laisser un nom qui dure » (Li Sao) 11 La vieillesse viendra et nous n`y pouvons rien. Ce à quoi on peut s`appliquer, c`est de se faire une renommée avant que vieillesse n`advienne; ainsi, nous mourrons, mais notre nom ne disparaîtra pas : à un certain degré, il y aura une sorte de continuation du `moi`. Citons les « Poèmes Anciens »: « La vie de l’homme n`est pas en or ou en pierre, comment pourrait-elle durer bien longtemps! Tout à coup elle est transformée avec toutes choses, et c`est un trésor qu`un rang honorifique et qu`un nom glorieux.12` Huan Wen disait: « Si un homme ne peut pas laisser à la postérité un nom odorant, il doit en léguer un qui puera à jamais. »` 13 Les héros des romans aiment répéter : « Les hommes passent en laissant une bonne réputation; les oies passent en laissant un cri. » Ces diverses citations expriment bien la même idée. [page 140]
Parmi ce genre de personnes, nous trouvons toute la catégorie des chevaliers errants, grands redresseurs de torts. A leurs yeux, leur réputation est beaucoup plus importante que leur propre vie, parce que leur corps sera « tout à coup transformé avec toutes choses », tandis que leur réputation, semble-t-il, pourra « demeurer longtemps entre Ciel et Terre. » Aussi souvent sacrifient-ils leur vie à cette quête de la célébrité. « L`Histoire des Han » introduit sa section sur ‘Les chevaliers errants’ en expliquant que ceux-ci « sacrifient leur vie en vue de parfaire leur réputation » 14 et dans son poème « Le Hibou », Jia Yi écrit : « Les héros sacrifient leur vie à leur réputation. » 15 De nos jours, il y a des gens qui disent que la réputation est la deuxième vie du militaire, mais pour les chevaliers errants cette réputation est purement et simplement leur première vie. Ce que cette sorte de gens espèrent, c`est que ‘par leur mort, ils entreront dans l`histoire.` Pouvoir ainsi entrer dans l`histoire, c`est bien une manière de vaincre la mort : la mort peut faire mourir le corps, mais elle ne peut faire mourir la réputation. Apparemment, ces gens ne font pas grand cas de la vie, mais en fait ils agissent ainsi parce qu`ils attachent un grand prix à celle-ci. C`est dans ce sens que le Laozi dit : « Le peuple fait peu de cas de la mort, parce que mené par l’avidité de vivre » 16
Ceux dans le milieu utilitaire ont une troisième manière de contrer la mort, et c`est de rechercher anxieusement les plaisirs d`ici bas. Certains estiment qu`une bonne réputation c`est très bien, mais qu`est ce qu`elle apporte à celui qui est mort et, donc, ne peut en avoir alors conscience? Aussi lisons-nous dans un des « Poèmes Anciens » : « Vraiment si l’on n’a pas la fermeté du roc, / Rien qu’un nom vide, à quoi cela sert-il? » 17 Dans cette perspective, il faut mieux, avant que mort ne vienne, s`empresser de rechercher les plaisirs d`ici bas et d`en profiter un peu. Comme le dit un autre des « Poèmes anciens », « En un courant sans fin yin et yang se relaient, / Notre lot dure autant que la rosée du matin. / Toujours à tour de rôle, on s’escorte à la tombe, / Ni saint ni sage, nul ne peut échapper. / Pour se rendre immortel, on absorbe des drogues, / Mais l’élixir a fait maintes erreurs./ Mieux vaut encore boire un vin délicat, / Et se vêtir de fine et blanche soie.» 18 C`est cette même idée que développe de façon systématique le chapitre `Yang Zhu` du Liezi. 19 Telle est donc cette manière de contrer la mort : ceux qui ont peur de la mort s`inquiètent, car elle va venir, mais pour le moment elle n`est pas encore là; pour le moment donc, tant qu`elle n`est pas là, il faut jouir au maximum. Et si la mort vient et que l`homme est mort, il n`a plus de conscience et, donc, n`a pas conscience de la menace de la mort.
Cependant, les plaisirs d`aujourd’hui ne sont donnés qu`à ceux qui hier ont fait l`effort de les rechercher. La recherche du plaisir nécessite un temps d`effort préalable. Or, la mort peut arriver pendant ce temps d`effort, avant qu`ils ne connaissent le plaisir : c`est là pour eux un sujet d`inquiétude et, en cela, ils subissent bien la menace de la mort.
Dans le milieu utilitaire, la quatrième façon de contrer la mort est de croire à l`immortalité de l`âme. Disons que c`est là contrecarrer la menace de la mort par le biais d`une croyance. Un certain nombre de religions – en fait la grande majorité des religions – estiment qu`après la mort, le corps n`existe plus, mais que le maître de céans, c`est à dire ce qu`on appelle l`âme, continue d`exister, et cela pour toujours. On dira que la « forme physique meurt, mais que l`esprit n`est pas détruit » : la mort représente bien une perte pour l`homme, mais ce qui est perdu c`est le rebut; la fine fleur, elle, ne subit pas de dommage. Chez tout être humain, il y a cette existence immortelle. Après la mort corporelle, cet élément immortel ou bien monte au paradis, ou va en enfer, ou se réincarne. Ciel azuré ou sources jaunes des enfers, peu importe, cet élément immortel ne meurt pas. Cette conception est différente de celle de la religion taoïste qui, elle, est proche du naturalisme : proche de ce qu`on appelle généralement la science, mais non de ce qu`on appelle généralement religion. Les fidèles de la religion taoïste estiment que si l`on se conforme aux processus des transformations naturelles, le résultat est la mort physique ainsi que la destruction de l`élément spirituel. Mais, ils peuvent utiliser une méthode pour « s`opposer au Ciel », de sorte que le corps physique ne périsse pas ou bien que [page 141] même si le corps périt, l`élément spirituel ne soit pas détruit. Ainsi pour la majorité des religions, le corps meurt, mais l`élément spirituel n`est pas détruit. Telle est la situation. Nombre de gens pensent que ce genre de croyance réduit en grande partie la menace de la mort, mais une croyance est seulement une croyance, qui ne peut être prouvée en théorie.
Telles sont donc les méthodes que ceux dans le milieu utilitaire utilisent pour contrer la mort. Ces méthodes sont-elles en fait capables ou non de réduire la menace de la mort et dans quelle mesure? Apparemment, tout dépend des personnes. Quoiqu`il en soit, ceux dans le milieu moral ou dans le milieu transcendant n`ont pas besoin de toutes ces méthodes.
Ceux dans le milieu moral comprennent la nature humaine et, en conséquence, c`est par l`accomplissement en société de leurs devoirs éthiques et des fonctions qui sont les leurs qu`ils accomplissent cette nature humaine. Cet accomplissement des devoirs et des fonctions doit nécessairement s`effectuer au milieu des occupations ordinaires, et donc ceux dans le milieu moral ne jouent pas cavaliers seuls; c`est nécessairement dans la société qu`ils agissent. Leurs activités consistent toutes à accomplir leurs devoirs éthiques et fonctions au milieu de la société; nous pouvons dire que c`est pour la société qu`ils agissent en tout. Ainsi, comprennent-ils leurs activités comme étant toutes des activités publiques, c’est à dire que pour eux la signification de leurs activités est d’ordre social. On a plus ou moins de capacités naturelles, on a plus ou moins de chance dans la vie : c’est dans les limites de leurs capacités naturelles et de leur bonne ou mauvaise fortune, que ceux dans le milieu moral font de leur mieux ce qu’ils sont capables de faire et qu’ils doivent faire. Peu importe que cette affaire soit importante ou minime, ils vont faire tout ce qui est en leur pouvoir pour que cette affaire réussisse. Quand ils s’occupent de la tâche du moment, et quelle que soit son importance, ils ont conscience de faire le lien «entre le passé et l’avenir », d’être «des héritiers et des transmetteurs. »20 Quelle que soit l`importance de leurs activités, celles-ci ont toutes la même signification à leurs yeux : « Envers les Sages d`autrefois, continuer la doctrine qui a été interrompue; envers les générations à venir, inaugurer l`ère de la Grande Paix. »21 C`est ainsi que Confucius avait conscience d`être l`héritier spirituel des premiers Rois : « Après la mort du roi Wen, sa culture ne devait-elle pas vivre encore ici, en moi? »22 De même, Mencius affirme être l`héritier spirituel des derniers sages: « S’il surgissait un grand sage, il approuverait entièrement ce que je viens de dire. »23 Dans un poème de Chen Zi’ang, nous lisons : « Dans le passé, je ne vois pas les Anciens; dans l`avenir, je ne vois pas ceux qui viendront après nous; dans l`anxiété je pense au Ciel-Terre, seul et chagriné, je pleure. »24 Ceux dans le milieu moral, eux, voient bien les Anciens du passé et ceux qui à l`avenir viendront après eux : ils sont en continuité avec tout le passé et, pris dans cette continuité, ils considèrent que leur mort individuelle n`est pas quelque chose de très important. Aussi, n`ont-ils pas besoin de concevoir des façons de s`opposer à la mort et sont-ils à même de se soustraire à la menace de la mort.
Ceux dans le milieu moral agissent de sorte à accomplir leurs obligations et leurs fonctions. Ils font tout ce qui est en leur pouvoir pour accomplir ce qu`ils ont à accomplir. A chaque jour de leur vie, il y a ce qu`ils doivent faire ce jour-même; c`est là leur charge. Survient le jour de leur mort, cette charge sur-le-champ arrive à son terme. Pour ce qui est d`accomplir obligations et fonctions, il est possible que la mort vienne interrompre des tâches encore en train, mais il n`est pas possible que ceux dans le milieu moral meurent sans avoir accompli leurs obligations et leurs fonctions. Si quelqu'un meurt avant ses parents, il laisse inachevée la tâche de prendre soin de ceux-ci, mais si durant sa vie il a eu une conduite parfaitement filiale, on ne peut dire qu`il n’a pas accompli ses obligations et sa fonction, même s`il laisse inachevée la tâche de s`occuper de ses parents. Accomplir ses obligations et ses fonctions, c`est « se dépenser sans réserves, jusqu’au dernier souffle » : jusqu`au dernier souffle, c`est à dire, jusqu`à ce que mort advienne.25 [page 142]
Ainsi donc, pour ceux dans le milieu moral, la mort est le point final dans l`accomplissement de leurs obligations et de leurs fonctions. Au chapitre ‘Tangkong’ du « Livre des Rites », Zizhang sur le point de mourir dit : « De l’homme de bien on dit qu’il arrive au terme; de l’homme vulgaire on dit qu’il meurt.»26 Les confucéens de la dynastie Song commentent : « Terminer, mot pour dire qu`on accomplit ce qu`on a commencé; mourir, au sens d`être fini. » Pour l`homme du commun, la mort, c`est la fin de l`existence corporelle de l`individu, et donc pour lui la mort est bien la mort. Pour l`homme de bien, la mort c`est le terme de ses devoirs dans la société, et donc pour lui la mort est terme. Ceux dans le milieu moral sont ces ‘hommes de bien’. Pour eux, la mort conclut l`accomplissement des obligations et des fonctions, et donc pour eux la mort est le terme. ‘Terme’ signifie ‘conclusion’.
Ceux dans le milieu moral ne s`occupent pas de l`après-mort, mais seulement de la vie présente. Ils s`occupent seulement de ceci : faire que toutes les activités de leur vie expriment totalement les valeurs morales, que leur vie soit comme une oeuvre d`art parfaite, où du commencement à la fin il n`y a pas un coup de pinceau fautif. Ainsi Les Entretiens de Confucius racontent qu`au point de mourir Zengzi dit : « Regardez mes mains, regardez mes pieds. Maintenant, mes enfants, je sais que je suis à l’abri de tout mal. Il est dit dans le Livre des Odes : ‘Marche précaire et périlleuse / Comme sur le bord d’un précipice / Comme sur une fine couche de glace.’»27 De même le chapitre Tangkong du « Livre des Rites » rappelle qu`au moment où allait mourir Zengzi, le garçon qui le veillait découvrit tout à coup que la natte sur laquelle Zengzi reposait était celle d`un grand officier. Apprenant cela, Zengzi ordonna à Zengyuan de vite changer la natte. Zengyuan lui dit : `Maître, vous êtes très malade, ce n`est pas possible de la changer. Espérons qu’au lever du jour, nous pourrons le faire, avec votre permission. » Zengzi répondit : « Votre affection pour moi ne vaut pas la sienne. Chez l’homme de bien, l’affection a en vue la vertue; chez l’homme du commun, l’affection n’est qu’indulgence envers l’autre. Maintenant de quoi, ai-je besoin? Mon seul désir est de mourir de la manière correcte. » Là-dessus, Zengyuan et les autres « le levèrent et remplacèrent la natte; une fois déposé sur celle-ci, il rendait le dernier soupir avant même de s’être couché commodément. »28. A première vue, ce genre de conduite semble inadapté, mais si quelqu`un a, d`un bout de sa vie à l`autre, poursuivi la perfection morale, il ne peut être négligent un seul instant. A tout moment de la vie, il y a la possibilité de commettre une faute. Aussi, est-ce seulement à sa dernière heure que Zengzi peut dire : « Dorénavant, je connais mes manquements. » Heureusement, il avait aussi ce garçon pour lui indiquer sa dernière faute, et alors seulement sa vie put-elle ressembler à l`oeuvre d`art parfaite, en évitant au dernier moment un coup de pinceau malencontreux. On le voit, il est extrêmement difficile d`atteindre à la ‘perfection’.
Donc, quand c`est nécessaire, ceux dans le milieu moral préfèrent sacrifier leur existence corporelle plutôt que de consentir à une conduite qui ne soit pas moralement parfaite. C`est ce que dit Confucius : « Il est des circonstances où il sacrifie sa vie, et met ainsi le comble à sa vertu. Il ne cherche jamais à sauver sa vie au détriment de sa vertu. »29 Mencius aussi affirme : « J’aime la vie et j’aime aussi la justice. Si je ne peux garder les deux à la fois, je sacrifierai ma vie et je garderai la justice. » 30 ‘Sacrifier sa vie et mettre le comble à sa vertu’, ‘sacrifier sa vie et garder la justice’, ce n`est pas la même chose que ce que nous avons appelé plus haut ‘sacrifier sa vie pour se faire une bonne réputation’. Celui qui sacrifie sa vie au nom de la vertu et celui qui la sacrifie en vue de sa réputation peuvent très bien poser les mêmes actes, mais la conduite du premier est une conduite morale et son milieu est le milieu moral, tandis que la conduite du second est une conduite conforme à la morale, et son milieu de vie est le milieu utilitaire.
Dans les faits, sacrifier sa vie au nom de la vertu peut aussi très bien procurer une bonne réputation, mais il reste que pour ceux dans le milieu moral il ne s`agit pas de ‘se faire un nom’. Aussi, même s`ils s`emploient à ce que leur vie tout entière ait la perfection d`une oeuvre d`art, ils ne se préoccupent pas de savoir si cette oeuvre d`art aura des admirateurs, ni éventuellement de connaître ceux-ci. Fondamentalement, ceux dans le milieu moral [page 143] ne cherchent pas à ce que leur conduite soit connue. Leur conduite est ‘pour eux’, non ‘pour autrui’. Si c`était pour qu`elle soit connue qu`ils optaient pour telle ou telle conduite, cette conduite alors aurait beau être conforme à la morale, elle ne serait qu`une conduite conforme à la morale, non une conduite morale; leur milieu existentiel serait le milieu utilitaire, et non le milieu moral.
Dans la perspective de ceux dans le milieu moral, tant qu`une personne est en vie, elle a des choses qu`elle doit faire. Si elle ne les fait pas en s`y appliquant à fond, les risques d`erreur sont nombreux. Aussi au cours de sa vie, n`importe quand et n`importe où, elle doit de toute son ardeur s`appliquer à faire ce qu`elle doit faire. Ce n`est qu`à la mort, qu`elle peut se reposer. Dans un de ses poèmes, Gong Ding'an écrit : « Ayant tôt accompli exploits et hauts faits, comment alors occuper la vie d’aujourd’hui? » et aussi « Pour les héros en leur crépuscule, où habiter sinon au pays des tendresses féminines? » 31 : tout ceci, c`est la préoccupation des célébrités de la plume ou de l’épée. Dans leur mentalité, il y aurait dans la vie une partie que l`on pourrait qualifier ‘d’extra’, de la manière dont on pense généralement que dans une semaine il y a une partie appelée le week-end. A cette période de la vie, l`homme peut passer le temps à sa guise. Toute différente est la conception des saints et des sages : pour ceux-ci, chaque jour de leur vie est un jour où ils accomplissent leurs obligations et leurs fonctions. Les lettrés de talent ont besoin d`une méthode pour passer ces jours extra, tandis que pour les saints et les sages ces jours extra n`existent pas. Pour les héros, leur vie a un crépuscule; il n`en est rien pour les saints et les sages, qui mettent toute leur énergie à accomplir leurs obligations et leurs fonctions : « se dépenser sans réserve, jusqu`au dernier souffle. » Autrement dit : « Vivant, je suis et je sers (le Ciel-Terre); mort, je serai en paix. »32
Pour ceux dans le milieu transcendant, la vie est conformité à la transformation universelle, et il en va de même pour la mort. Pour ce qui est de ceux qui comprennent que vie et mort sont toutes deux conformité à cette transformation, sans doute leur corps naît et meurt en accord avec la transformation universelle, mais spirituellement ils dépassent la mort.
Au Chapitre VIII, nous avons parlé de la notion de « l’Evolution du Dao » (Daoti.) 33 Toute réalité est constamment en train de croître et de dépérir; le monde réel est constamment en transformation. Cette transformation, cette croissance et ce dépérissement du monde réel et de tout ce qu`il contient, est comme un cours d`eau tumultueux; la tradition en parle comme du ‘courant de la transformation universelle’ ou encore comme du ‘courant du fonctionnement universel’. L`homme aussi est une réalité, lui aussi croît et dépérit en accord avec le courant de la transformation universelle. Personne ne fait exception. Cependant, la plupart des gens n`ont pas conscience de croître et de dépérir en accord avec la transformation universelle. Ils comprennent seulement que leur corps individuel passe par cette croissance et ce dépérissement; ils n`ont pas conscience que cette croissance et ce dépérissement sont en accord avec la transformation universelle. Avoir conscience et comprendre que la croissance et dépérissement du corps individuel est en accord avec la transformation universelle, c`est comprendre que cette croissance et dépérissement du corps individuel fait partie de cette transformation, qu`elle est une partie du Daoti. Celui qui a cette conscience et cette compréhension est alors à même d`être ‘un avec la créativité et la transformation’. Guoxiang écrit : « Celui qui est un avec la créativité et la transformation désormais n`a plus de moi. Comment parler encore de gain ou de perte? Qui meurt et qui naît? » Être un avec la créativité et la transformation, c`est être capable de voir croissance et dépérissement du point de vue de la transformation universelle. Dans cette perspective, croissance et dépérissement sont seulement une transformation, et non pas mort et vie. Guoxiang commente : « Mort et vie : transformation incessante, sans plus; c`est à dire, non pas fin ou commencement. » 34 La transformation universelle est sans commencement ni fin. Ceux qui sont en communion avec cette transformation, ont conscience d`être eux-mêmes sans commencement ni fin. [page 144]
Ceux qui sont eux-mêmes en communion avec la transformation universelle, le sont aussi avec la Totalité. Cette Totalité est toujours en existence. Cette terre qui est la nôtre pourrait ne pas exister, mais l`univers, lui, ne peut pas ne pas être toujours en existence. Le chapitre ‘Le Grand maître’ du Zhuangzi déclare : `Vous pensez bien faire en cachant le petit dans le grand, et pourtant il vous échappe. Mais, si vous cachez l`univers dans l`univers, il n`y aura pas de place où il pourra se perdre. C`est là la condition habituelle des choses. Aussi, le Sage vagabonde-t-il parmi ce qui ne peut s`échapper et qui demeure tout entier`.35 Guoxiang commente : « Celui qui n’a rien à cacher, mais permet à toute chose d’aller à sa guise, devient ainsi immergé en toutes choses et fait un avec toutes les transformations. Et donc pour lui il n’y a plus d’intérieur ou d’extérieur, de vie ou de mort. Il est identifié à l’univers et accordé à ses évolutions. Même s’il cherche un endroit où être perdu, il n’en trouve pas. » 36 Ce lieu où les choses ne peuvent se perdre, Zhuangzi l`appelle ‘Terre-Ciel’ et nous, ‘univers’ ou ‘Totalité’. Toute chose, toute affaire est une partie de cette Totalité; cependant, on n`a pas conscience qu`il en soit ainsi. Ceux dans le milieu transcendant, eux, en ont conscience. Ayant cette conscience et compréhension, ils sont à même d`être en communion avec la Totalité. Étant en communion avec cette Totalité qui est constamment en existence, ils ont ainsi conscience d`être, eux aussi, constamment en existence.
L`univers est un entrepôt où il reste toujours de la place et qui renferme non seulement tout le présent, mais aussi tout le passé et même tout l`avenir. Toute chose ou affaire n`a d`existence que passagère, mais la réalité de cette existence passée, elle, n`est pas passagère. Toutes les réalités jamais présentes dans l`univers dès qu`elles sont là y demeurent pour toujours; elles ne peuvent changer, ni être oblitérées. Peut-être y a-t-il des choses qui n`ont pas existé dans le passé ou n`existent pas encore à présent : si elles existent dans l`avenir, elles seront nécessairement aussi dans l`univers. Aussi celui dans le milieu transcendant, qui est uni à la transformation universelle et à la Totalité, a-t-il aussi le sentiment d`embrasser toutes les époques passées et, en aval, tout l`avenir. Dans un espace et un temps illimités, innombrables sont les phénomènes et, dans son esprit, il est présent et répond à eux tous. Les bouddhistes disent que «tous les kalpas des Trois âges du monde ne durent qu`un instant ». 37 Ceux qui sont en communion avec le Ciel peuvent dire de même. Nous avons expliqué plus haut que pour celui dans le milieu moral, toute sa vie est comme une oeuvre d`art achevée, mais qu`il ne le fait pas pour être admiré. Ajoutons que pour celui dans le milieu transcendant, s`il y a une oeuvre d`art achevée, alors la réalité des oeuvres d`art achevées dans le passé continue vraiment entre Ciel et Terre; et elle est pour la vie humaine semblable à ce que Platon dit de sa République : « Ceux qui ont des yeux la verront nécessairement, et l`ayant vue ils la prendront nécessairement comme modèle. » Nous avons aussi expliqué précédemment que ceux dans le milieu moral regardent les hommes d`autrefois et ceux à venir; il s`agit des ‘hommes.’ Ceux dans le milieu transcendant aussi embrassent toutes les époques passées et, en aval, tout l`avenir, mais leur regard ne se limite pas aux hommes, ils s`étend à tout ce qui existe.
Ceux dans le milieu transcendant sont à même d`être en communion avec le Ciel, ils peuvent aussi être en communion avec le « monde des li.) 38 Tout li est éternel, et ils ont conscience que toutes les choses et affaires ne sont pas que choses et affaires: elles sont aussi des illustrations des li éternels. Ces illustrations naissent et disparaissent, elles ne sont pas durables, mais les li qu`elles illustrent, eux, sont éternels, et dépassent le temps. A propos de ces li, on ne peut parler de passé ou de présent. Ceux dans le milieu transcendant ont conscience et comprennent que les li non seulement ne sont pas transitoires, mais aussi qu`ils ne peuvent être dits ni permanents, ni non-permanents, que non seulement ils ne connaissent ni naissance, ni destruction, mais aussi qu`à leur propos on ne peut parler ni de naissance/destruction, ni de non-naissance/non-destruction. Parce qu’elles ont ce degré de conscience, les personnes qui sont en communion avec le monde des li [page 145] ont elles-mêmes conscience de dépasser naissance et destruction, de dépasser la mort et la vie. Le chapitre `Le Grand Maître`du Zhuangzi dit : « Après s’être éveillé à l’Unicité, il fut à même de transcender le passé et le présent. » 39 Le monde des li est sans passé et sans présent, et ceux qui sont en communion avec le monde des li ont conscience d’être eux-mêmes sans passé, ni présent.
Pour ceux dans ce milieu existentiel, leur corps passe par l’existence et la disparition, en accord avec la transformation universelle; mais, on peut dire qu’en esprit ils dépassent mort et vie. Le même chapitre du Zhuangzi dit : « Une fois capable de faire sans passé et présent, il fut capable d’entrer là où il n’y a ni mort ni vie. » 40 Dans son commentaire de « La Grande Excursion », Guoxiang écrit : « Celui qui égalise la mort et la vie est quelqu’un qui ignore la distinction entre mort et vie. Si on insiste sur cette distinction, le Grand Cédrel et la chrysalide, le Prince de Peng et le champignon du matin, tous meurent prématurément. » 41 ‘Ni mort, ni vie’ et ‘pas de distinction entre mort et vie’ signifient un dépassement de la mort et de la vie.
Notre position est la suivante : de ceux dans le milieu transcendant, il est possible de dire qu`en esprit ils dépassent mort et vie; mais, nous ne disons pas que l`esprit de l`homme peut dépasser mort et vie. L`esprit de l`homme ne peut exister indépendamment du corps; étant donné que le corps ne peut dépasser mort et vie, il s`en suit que l`esprit ne le peut non plus. Aussi ne faut-il pas dire que l`esprit de l`homme peut dépasser mort et vie, mais seulement que l`homme peut le faire en esprit. Parler de cette possibilité de ‘dépassement en esprit’, c`est se référer à la conscience de soi de quelqu`un dans le milieu transcendant. Celui dans ce milieu a conscience de dépasser mort et vie; une fois que son corps n`existe plus, il n`a plus bien sûr cette conscience de soi. Mais, cette conscience de soi fait qu`il a conscience que non seulement l`existence et la disparition du corps n`est pas importante pour lui, mais même qu’il n`est pas important pour lui d`avoir ou non cette conscience.
L`esprit de l`homme ne peut exister indépendamment du corps, et donc il n`y a pas de vie future, après la vie présente. Parmi ceux qui estiment qu`il y a une vie future, nous trouvons en gros deux positions. Pour les premiers, si l`existence d`une vie future ne peut pas être prouvée, la croyance en cette existence est une nécessité rationnelle. Kant est un représentant de cette position. Selon lui, la corrélation entre vertu et bonheur—l`homme vertueux doit être heureux—est la chose la plus satisfaisante aux yeux de la raison. Comme la plus satisfaisante des choses ne peut être atteinte dans la vie présente, la vie future est nécessaire à cette fin. Cependant, comme nous l`avons expliqué au Chapitre VI, cette corrélation entre vertu et bonheur n`est pas nécessaire. Il y a des valeurs morales qui suscitent l`hostilité et dont la mise en pratique n`est possible que dans l`adversité. Comme nous croyons l`avoir montré au Chapitre VI, l`argument kantien, qui fait de la croyance en une vie future une nécessité rationnelle, ne tient pas. La philosophie chinoise a toujours nié l`existence d`une vie future. La ‘nécessité rationnelle’ dont parle Kant n`est rien de plus qu`une habitude psychologique due à l`influence du christianisme.
Selon l`autre position, l`existence de la vie future est un fait qui n`a pas besoin de preuve, et c`est là la manière de voir de la majorité des religions. Sur ce point, le bouddhisme a une position bien spécifique : il reconnaît l`existence d`une vie future, mais estime que l`homme doit trouver le moyen de supprimer cette vie future. Pour le bouddhisme, la succession des naissances et des morts est souffrance, et donc il enseigne une pratique spirituelle en vue d`échapper au cycle mort-naissance. La métaphysique des bouddhistes est différente de la nôtre, mais le milieu existentiel dont ils parlent, celui de ceux qui échappent au cycle mort-naissance, n`est pas aussi différent qu`il semblerait de celui que nous avons décrit à propos de ceux qui en esprit dépassent mort et vie. [page 146].
Le milieu de ceux qui, selon les bouddhistes, échappent au cycle mort-naissance, c`est ce qu`ils appellent le milieu de l’Expérience de l`Absolu 42 ; le milieu que nous avons décrit comme celui de ceux qui en esprit dépassent mort et vie, c`est ce que nous appellons ‘le milieu de la communion avec le Ciel.’ La différence consiste en ce que le bouddhisme est une variété d`idéalisme qui estime que l`esprit-coeur peut exister sans le corps; ainsi, aux yeux de beaucoup de gens, ceux qui s`adonnent à la pratique bouddhiste obtiennent les ‘fruits de bouddhéité’43 et peuvent à tout jamais avoir conscience du témoignage de l`Absolu. Pour nous, comme nous l`avons expliqué plus haut, l`esprit ne peut pas exister indépendamment du corps, et donc ceux dans le milieu transcendant n`ont conscience d`être en communion avec le Ciel qu`aussi longtemps qu`ils ont un corps.
Toutefois, cette opinion courante est erronée. Certes les idéalistes pensent que l`esprit peut exister indépendamment du corps, mais cet esprit qui existerait indépendamment du corps, n’est pas capable de ‘conscience’. Ce que les bouddhistes appellent ‘Absolu’, c`est ‘l’immuable esprit véritable’ ; c`est aussi la ‘réalité ultime’. En tant que c`est ‘l`immuable esprit véritable’, c`est ce que nous appelons ‘l`esprit de l`univers’; or, l`esprit de l`univers ne peut pas avoir de ‘conscience’, car toute ‘conscience’ – sensation, perception, conscience de soi, etc. – s`origine dans le corps. Ainsi selon Hegel, si dans la figure de la religion, l`homme a conscience d`être un avec l`esprit de l`univers, cette conscience est la conscience de l`esprit de l`univers. L`esprit de l`univers ne peut pas être conscient indépendamment de l`homme. En tant que l`Absolu est la réalité ultime, celle-ci est ce que nous appelons ‘l`univers’, et l`univers non plus ne peut avoir de ‘conscience’. Si l`immuable esprit véritable ou la réalité ultime ne peuvent avoir de ‘conscience’, il s`en suit que toute conscience de ‘l’expérience de l`Absolu’ ne dure que tant que la personne est capable de conscience. On parle des ‘quatre qualités du Nirvana’ (immuable, joyeux, personnel, pur), c’est à dire ce dont a conscience celui qui fait l`expérience de l`Absolu, tant qu`il est conscient. 44 Le fait d`être conscient nécessite un corps. Donc, dans notre perspective, la conscience qu`ont ceux qui font l`expérience de l`Absolu, ainsi que celle de ceux qui sont en communion avec le Ciel, ne durent qu`aussi longtemps qu`ils ont un corps.
Il serait possible de dire : s`il en est ainsi, l`existence de telles consciences n`est-elle pas trop brève? Mais, ceux qui ont déjà fait l`expérience de l`Absolu (ou qui sont dans le milieu de la communion avec le Ciel) sont en communion avec la Totalité, et avec l`éternité, et donc la durée de leur conscience dans cette sorte de milieu n`est plus un problème pour eux et désormais ils ignorent que ce puisse être un problème. Faire attention à la durée de cette sorte de conscience, c`est encore de l`égo-centrisme, de l`égoïsme. L`égo-centriste et l`égoïste ne peuvent faire l`expérience de l`Absolu, ni ne peuvent être dans le milieu de communion avec le Ciel.
S`il est vraiment possible, comme l'affirme le bouddhisme, d`échapper aux naissances et aux morts, alors par le dépassement en esprit de la vie et de la mort dont nous parlons on échappe bien sûr aux morts et aux naissances. La méthode enseignée par le bouddhisme pour échapper au cycle des naissances et des morts consiste à `briser les attachements`; or, ceux dans le milieu de communion avec le Ciel, `font corps avec le Ciel-Terre et sont en accord avec les alternances et mutations, donc ils sont totalement sans attachements.
Il est encore possible de dire : pour les bouddhistes il s`agit de briser deux attachements : l`attachement au moi et l`attachement aux choses45. Ceux dans le milieu transcendant n`ont certainement pas d`attachement au moi, mais selon les positions métaphysiques exposées dans ce livre, nous refusons que `toutes choses existent seulement dans l`esprit` : pour nous, il existe bien un ‘monde extérieur` indépendamment de l`esprit de l`homme. Dans la perspective bouddhiste, maintenir l`existence réelle du monde extérieur, c`est être ‘attaché aux choses.’ Est-ce que ceux dont nous avons dit qu`ils dépassent en esprit la vie et la mort, demeurent attachés à l`existence du monde extérieur? Si oui, alors dans la perspective bouddhiste, ils sont encore 'attachés aux choses' et, donc, ils ne peuvent pas échapper au cycle des naissances et des morts. [page 147]
Notre réponse est la suivante. La métaphysique de fond de ce livre est de tenir à l`existence d`un ‘monde extérieur` indépendant de l`esprit humain; mais, ceux dans le milieu de communion avec le Ciel sont ‘unis aux choses,’ ‘ils sont totalement incorporés aux choses.’ Aussi, pour eux, la distinction ‘intérieur-extérieur` et l`opposition ‘subjectif-objectif` sont-elles obscurcies. Au chapitre VII, nous avons dit que la Totalité est inconcevable, et qu`il en est de même pour le milieu de la communion avec le Ciel. La Totalité englobe tout : ‘il n`y a rien qui lui soit extérieur’; ceux dans le milieu de la communion avec le Ciel sont eux-mêmes en communion avec la Totalité et donc pour eux il n`y a pas de ‘monde extérieur’; comme pour eux il n`y a pas de ‘monde extérieur,’ ils n`ont pas ‘d`attachement aux choses.’
A ce propos, il est aussi nécessaire de déclarer qu`ici la philosophie a atteint le point où s`interrompent le chemin langagier et la démarche de l`esprit`.46 Quand le discours de la philosophie est arrivé à ce point, la ‘distinction entre idéalisme et réalisme’ n`existe plus.
Ainsi donc, pour ceux dans le milieu transcendant, il n`y a pas de ‘crainte`ou de ‘non-crainte` de la mort. Être déterminé à ne pas craindre la mort, c`est encore ne pas être tout à fait à l’aise à l’égard de la mort et de la vie. (Cheng) Yichuan raconte: « Sur le point de mourir, Maitre Shao Yao47 ne faisait que badiner : ‘Je vais partir d’un moment à l’autre!’ Du point de vue des Sages, ce n`était pas encore correct, car il y avait encore de la détermination. Bien sûr, comparé aux gens ordinaires, c’était très différent. Quand il était gravement malade, (Cheng) Yi alla le visiter et avec vivacité lui dit : ‘Tout ce que Maître Yao a étudié jour après jour, aujourd’hui c`est encore utile ou non?’ Trop à court de souffle, il ne put répondre. Le lendemain, (Cheng Yi) alla le voir et avec un filet de voix (le Maître) répondit : ‘Vous dites que le gingembre pousse sur les arbres? Eh bien, je dis comme vous!’ » Quand Yichuan lui-même fut gravement malade, ses disciples vinrent lui dire : « Maître, ce que vous avez étudié jour après jour, c`est bien aujourd`hui que cela sera utile. » Yichuan répondit : « Si le Dao est utile à quelque chose, alors ce n`est pas correct. » ‘Le Dao utile à quelque chose’, c`est à dire qu`il y a détermination. Parler de ‘détermination,’ c`est dire qu`il y a encore un malaise au sujet de la vie. Ceux dans le milieu transcendant ne craignent pas la mort et cela sans détermination; ils se jouent aussi de la vie, et cela sans détermination non plus. Chez les taoïstes, il y en a qui se jouent excessivement des affaires de la vie humaine; selon eux, « La vie est une redondance superflue; mourir, c`est crever le furoncle. » Ils comprennent seulement que mourir c`est se conformer à la transformation universelle; ils n`ont pas encore compris que vivre c`est aussi se conformer à cette transformation. Pour ceux qui comprennent ce dernier point, faire au cours de la vie ce que l`homme doit faire, c`est aussi se conformer à la transformation universelle. Ainsi, les activités de ceux dans le milieu transcendant sont précisément celles de ceux dans le milieu moral. Pour ce qui est de ces activités, celui dans le milieu transcendant peut dire : `Vivant, je suis et sers (Ciel-Terre); mort, je serai en paix. `48

1 L`expression `mort et vie`(sisheng), et non `vie et mort,` est traditionnelle Voir, Entretiens de Confucius, 12.5 Mais, au cours de son texte Feng Youlan utilise aussi l`expression `vie et mort`(shengsi)

2 Entretiens de Confucius, 11.12 : « Zilu demande comment il convient de servir les esprits. Le Maître lui dit : ‘Tant que l’on ne sait pas servir les hommes, comment peut-on servir leurs mânes?’ Zilu l’interroge alors sur la mort. Le Maître répond : ‘Tant que l’on ne sait pas ce qu’est la vie, comment peut-on savoir ce qu’est la mort?’ » (Entretiens de Confucius, traduit du chinois par Anne Cheng, Editions du Seuil, 1981)

3 Citation de Zhu Xi (1130-1200), dans son Sishu jizhu (Commentaires des Quatre Livres) : Zhu Xi explique qu`en posant la question sur les esprits (guishen), Zilu cherche à connaître la signification de l`offrande des sacrifices offerts aux morts. Or, ceux qui ne sont pas capables de servir les vivants « en toute sincérité et respect » ne peuvent pas servir les Esprits (shen). Mort et vie sont du même ordre. La réponse de Confucius souligne seulement « qu`il y a un ordre à suivre dans la vie morale; il ne faut pas brûler les étapes. » Zhu Xi cite alors la phrase des frères Cheng, mentionnée par Feng Youlan : « La voie qui comprend la vie est donc la voie qui comprend la mort. »
L`expression « Etudier le commencement et réfléchir sur la fin : enseignement sur la compréhension de la mort et de la vie » se trouve dans le Taiji tushuo (Explication du `Diagramme du Grand Ultime`) de Zhou Dunyi (1017-1773) qui lui-même se réfère aux Xizi (Appendices) du Yi Jing (Livre des mutations.), hexagramme 1.

4 Timée, 37d; Platon, Œuvres Complètes, II, Gallimard, 1950, p.452. En fait, Platon ne parle pas d`immortalité, mais d`éternité.

5 Zuang zi, VI. Le texte parle de « l’homme véridique d’autrefois », (gu zhi zhen ren), et non de l’homme parfait (zhi ren).

6 Qishihuandi est le fondateur de la dynastie Qin (221-210 av. J.-C.), qui. unifia toute la Chine et créa la première administration centralisée; Hanwudi (157-87 av. J.-C.), nom dynastique du 6e empereur des Han antérieurs; il accéda au trône en 140 av. J.-C.

7 Yanzi Chunqiu (Les Printemps et Automnes de Yan), 17; Hanshi Waizhuan (Présentation populaire du Livre des Odes dans la version de Han Ying), X.11 (selon la division en chapitres dans Hanshi Waizhuan jishi, Beijing :Zhonghua shuju, 1980.) Dans l’un et l’autre texte, Yan Ying reproche au Duc de pleurer comme si tous les grands hommes du passé n’étaient pas morts. – Le Yanzi Chunqiu est un recueil de textes au sujet de Yan Ying (mort en 500 av. J.-C.), haut fonctionnaire du royaume de Qi sous le Duc Jing; Hanshi Waizhuan (Présentation populaire des `Odes, dans la version de Han Ying`); Han Ying vécut à l`époque de l`empereur Wendi, dynastie des Han; il retraduisit dans la `version moderne` le Shi Jing (Livre des Odes), et dans le Han Shi Waizhuan, il donne une illustration de l`usage didactique du Livre des Odes à l`attention du grand public.

8 Li Po (701-762), Gu Feng (Poèmes à l’ancienne.) Ce poème est une méditation sur la vie du Premier Empereur, Qinshi huangdi) : « Le Roi des Qin conquiert l’univers… »

9 Voir, par exemple, Wang Yangming (1472-1529), Chuanxilu (Notes sur la transmission d’une pratique morale), no. 101

10 Li Bo, « Deng Taibaishan” (En gravissant Taiboshan), traduction de Françoise Wang, La quête de l’immortalité chez Li Taibo (701-762), Paris: You-Feng, 1997, p.85. Cette montagne est dans le Shenxi.

11 Li Sao (La rencontre de l’ affliction), ligne 64; ce poème de Qu Yuan, se trouve dans le recueil Chu Ci (Élégies de Chu) : « Tous les autres se pressent dans leur convoitise et la gloutonnerie/ Jamais satisfaits dans leurs exigences/ Se pardonnant à eux-mêmes, mais juges d’autrui/ Chacun enthousiaste d’envie et de malice/ Au galop ils se lancent à la poursuite/ Mais non de ce pour quoi s’empresse mon cœur/ Car, voici la vieillesse qui se faufile et bientôt sera là/ Et je crains de ne pas laisser un nom qui dure. »

12 `Huichejia yan mai` (Je vire, et longuement conduis la voiture), dans (Gushi shijiu shou (Dix-neuf poèmes anciens); traduction de Jean-Pierre Diény, Les dix-neuf poèmes anciens, PUF, 1963; Université Paris VII-Centre de Publication Asie Orientale, 1974, p. 29.

13 Huan Wen (312-373), qui a 18 ans, tua les trois fils du magistrat qui avait fait exécuter son père, Hunan Yi.

14 Han Shu, Youxiazhuan xu.

15 Jia Yi (201-169), « Pengwu fu »: selon les gens du royaume de Chu, l’arrivée d’un hibou annonçait la mort prochaine du maître de maison. Le poème est une méditation sur la mort, par Jia Yi alors âgé de 26 ans.

16Ici, Feng Youlan mélange deux passages du Daodejing: « Le peuple fait peu cas de la mort; c’est que ceux qui le commandent profitent trop bien de la vie; voilà pourquoi le peuple fait peu de cas de la vie » (Daodejing, 75) et « parce qu’il est mené par l’avidité de vivre » (Daodejing, 50).

17 Mingyue jiaoyeguang (La nuit blanchit sous les rayons du clair de lune), dans Gushi shijiushi (Dix-neuf poèmes anciens.); traduction de Jean-Pierre Dieny, o.c., p. 21

18« Quchi shang Dongmen » (Ma voiture a brûlé la Porte du Nord-Est), dans Gushi shijiushou (Dix-neuf poèmes anciens); traduction de Jean-Pierre Dieny, o.c., p. 33. Feng Youlan omet deux vers dans sa citation, après « rosée du matin » : « La vie de l’homme : une halte rapide, / Ses jours résistent moins que pierre ou que métal. »

19 Un des principaux textes taoïstes, le Liezi comprend un chapitre censé rapporter les propos de Yangzhu.

20 Allusion au texte de Zhang Zai (1020-1078) cité à la note suivante. Par exemple, de Zhu Xi, Wang Yangming explique que très jeune il avait décidé d’être « un héritier et un transmetteur » (Chuanxi lu, no. 100)

21 Zhang Zai, dans Zhangzi Yulu (Propos de Zhang Zai), II.6b. Ce texte est notamment cité dans Zhu Xi, Jinsilu (Réflexions sur ce qui nous touche de près), ch. 2, sect. 95.

22 Entretiens, 9.5. Célèbre déclaration de Confucius au moment où il se trouva « menacé de mort à Kuang » : « Après la mort du roi Wen, sa culture ne devait-elle pas vivre encore ici, en moi? Si le Ciel avait voulu enterrer cette culture, plus personne n’aurait pu se réclamer d’elle comme je le fais. Or, si telle n’est pas l’intention du Ciel, qu’ai-je à craindre des gens de Kuang? »

23 Mencius, III B, 9 24 Chen Ziang (661-702), « Deng Youzhoutai ge » (En gravissant la terrasse de Youzhou), in : Wang Lanyi, Chen Ziyang shiwen xuanyi (Œuvres choisies de Chen Ziyang, avec traduction), Chengdu : Bashu Press, 1994. En 697, au cours d’une expédition militaire contre les Kitan , Chen Ziyang a visité la « terrasse de Youzhou » [page ou « Jiqiu » (monticule Ji)], dans la banlieue nord-est de Beijing.

25 La dernière partie de cette expression se trouve dans Entretiens de Confucius, .8.7, où il est dit que les peines de l’homme de bien ne prendront fin qu’à la mort.

26 Liji (Livre des Rites), ‘Tankong’, I, 2.3 (SPPY 3.18) : « Zichang malade fit venir (son fils) Shenxiang et lui adressa la parole : ‘De l’homme de bien (mourant), on dit qu’il est arrivé au terme; de l’homme vulgaire, on dit qu’il meurt.’ » Voir Séraphin Couvreur, Mémoires sur les Bienséances et les Cérémonies (Paris : Les Belles Lettres, 1950), Tome I, Première Partie, p. 133.

27 Entretiens de Confucius, 8.3. Feng Youlan invertit l’ordre du texte.

28 Liji (Livre des Rites), chapitre II (‘Tangkong’), I, 1.18, dans S. Couvreur, o.c. pp. 125-126. Le texte du Liji mentionne que la natte de grand officer avait été donnée à Zengzi par Jisun. Or, souligne Couvreur, « Ji Sun, grand préfet du royaume de Lu, avait beaucoup empiété sur les droits de son prince. Zengzi est blâmé d’avoir servi cet ambitieux et accepté ses présents. »

29 Entretiens de Confucius, 15.8; Feng Youlan invertit les deux phrases.

30 Mencius, 6A.10

31Gong Zichen (Ding`an, 1792-1841), Jihai Zashi (Poèmes de l’année jihai), nos. 275-276, dans Gong Zichen quanji (Œuvres complètes de Gong Zicheng), Taipei 1975, p. 524. En 1839 (« année jihai »), Gong met fin à sa carrière dans l’administration et retourne chez lui au sud de la Chine. Au long d’un voyage de huit mois, il composa 315 quatrains, où ce précurseur du mouvement réformiste de la fin du XIX° siècle passe en revue les épisodes de sa vie passée et s’interroge sur l’avenir.

32 Zhang Zai (1020-1076), Ximing (Inscription occidentale.) C`est la dernière phrase de ce texte très influent du néo-confucianisme. Cette même citation conclura aussi ce dernier chapitre de Xin Yuanren.

33 « L’Evolution du Dao » (Daoti) est un des concepts clefs du système métaphysique de Feng Youlan. « L’Evolution du Dao est quelque chose qui ne peut être pensé, ni exprimé, parce que c’est la totalité de toutes les formes de processus. Or, pensée et parole sont elles-mêmes des processus. L’Evolution du Dao en tant qu’objet de pensée et d’expression n’inclut pas ces processus. Tout ensemble de toutes les formes de processus qui n’inclut pas ces deux processus n’embrasse pas toutes les formes de processus et, en conséquence, n’est pas l’Evolution du Dao. » (Feng Youlan, Xin Yuandao (Nouveau traité sur le Dao), 1944, Chapitre X ; ce livre a été traduit en anglais par E. R. Hughes, sous le titre : The Spirit of Chinese Philosophy, London : Kegan, 1947.)

34 L’un des plus anciens commentaires du Zhuangzi qui ait survécu est celui de Guo Xiang (env. 252-312). Ce commentaire – qui du reste n’est pas l’œuvre du seul Guo Xiang – est un des textes de prédilection de Feng Youlan, car il représente à ses yeux l’idéal de tout commentaire philosophique : « De tels commentateurs étaient réellement des philosophes ; des commentaires de cette sorte étaient réellement des œuvres philosophiques, ayant leur valeur propre. » (Fung Yu-lan, Chuang Tzu. A New Selected Translation With An Exposition Of The Philosophy of Kuo Hsiang, Shanghai: The Commercial Press, 1931, p. 145.)

35 Zhuangzi, 66. Dans sa citation, Feng Youlan omet plusieurs phrases : après `C`est là la condition habituelle des choses`, Zhuangzi poursuit : `Vous avez l`audace de prendre une forme humaine et vous vous en réjouissez. Or, la forme humaine connait dix mille changements sans fin. Votre joie alors est incalculable.`

36 Commentaire du passage du chapitre 6 du Zhuangzi : «Vous cachez votre barque dans un ravin et vos filets dans le marécage, et vous vous dites qu`ils sont en sécurité. Mais, au milieu de la nuit, un costaud les emporte, et dans votre stupidité vous ne savez pas pourquoi c`est arrivé! Vous pensez bien faire en cachant le petit dans le grand, et pourtant il vous échappe. Mais, si vous cachiez l`univers dans l`univers, il n`y aura pas de place où il pourra se perdre.» (cité dans Fung Yulan, A History of Chinese Philosophy, vol. II, p. 233.)

37 « Tous les kalpas des Trois âges du monde » : tous les éons (périodes infiniment grandes) du passé, du présent et de l’avenir.

38 Dans la propre philosophie de Feng Youlan, un li est la « forme idéale », ou « principe », commune à tous les membres d’une même classe de choses ; ainsi, « Ce que toutes les montagnes ont en commun et ce par quoi les montagnes sont des montagnes ; ce que toutes les rivières ont en commun et ce par quoi les rivières sont des rivières. » Quant au « monde des li, » il désigne l’ensemble des li pris comme un tout : « un monde qui est pur et vide de tout contenu.» (Fung Yu-lan, The Spirit of Chinese Philosophy, pp. 205-207.)

39 Cette citation du chapitre 6 du Zhuangzi fait partie d’un passage qui détaille tout un processus de formation. Traductions : Fung Yulan, Chuang Tzu. A New SelectedTranslation…, pp. 119-120; Jean-Claude Pastor, Zhuangzi (Tchouang-Tseu). Les chapitres intérieurs, Cerf, 1990, p. 80.

40 Même citation que la note précédente.

41 Le Grand Cédrel est un arbre censé vivre 8 000 ans; le Prince de Peng, ministre de l’empereur Yao, aurait vécu 800 ans.

42 “Absolu” ou “ ainséité” (zhenru, Bhûtatathatâ.)

43 ‘Fruits de bouddhéité’ (foguo): état de ceux qui atteignent ‘l’éveil’ (fo.)

44 ‘Les quatre qualités du nirvana’ (side ), selon le Nirvana Sutra

45 L`attachement au moi (wozhi), c`est à dire à l`illusion que le moi a une réalité substantielle; l`attachement aux choses (fazhi), c`est à dire à l`illusion que les choses ont une réalité substantielle.

46 Voir Xin Yuanren, ch. 7, p. 97 du texte chinois.

47 Il s’agit de Shao Yong (1012-1077), surnommé Yaofu. Cheng Yi (Cheng Yichuan), lui, mourut en 1107.

48 Texte de Zhang Zai déjà cité p.12