L'
"Agir moral" dans le taoïsme
Extraits
de textes classiques
Choix d'Elizabeth Rochat de
la Vallée
ZHUANGZI
ZHUANGZI chap.1
Un site lointain et mystérieux, le Mont Gushe, est le
séjour
des Hommes spirituels.
Leur peau est comme neige étincelante, ils sont doux et
délicats
comme une jouvencelle. Ils ne mangent aucune des Cinq
céréales,
mais inhalent le vent et aspirent la rosée. Chevauchant les
souffles
des nuées. ils conduisent le Dragon volant et vaguent
au-delà
des Quatre mers. Grâce à la concentration de leurs
Esprits,
les êtres sont à l'abri des épidémies et les
moissons
parviennent à maturité.
Ce sont. à mon avis, de pures extravagances qui ne
méritent
aucun crédit.
Lian Shu : Evidemment. Les aveugles n'ont aucun moyen
d'apprécier
la beauté des traits et des couleurs. ni les sourds, la
musicalité
des cloches sonnant avec le tambour. Cécité et
surdité
sont-elles du corps seulement ? La connaissance aussi est sujette
à
de tels handicaps.
Ces propos précisément, dans lesquels vous voyez des
histoires
bonnes pour des gammes, sont ceux d'un homme qui, en
réalité,
est la Vertu elle-même. Alors que devant la multiplicité
des
êtres lui considère leur Unité, si le siècle
le
suppliait de gouverner, s'embarrasserait-il de la charge de l'Empire ?
ZHUANGZI chap.3
Notre vie a des limites mais
connaître n'en a pas. Avec des
moyens
limités, poursuivre ce qui est sans limites est une chose
très
dangereuse. Les choses étant ainsi, qui s'applique à
connaître
se met simplement en grand péril.
Faire bien sans courir après la renommée. Faire mal sans
encourir
de châtiment. Faire sa règle de suivre la ligne
médiane.
Ainsi se protège-t-on soi-même, vit-on pleinement sa vie,
entretient-on
ses parents et l'on atteint au terme de son âge.
ZHUANGZI chap. 14
Yan Hui alla demander à
Confucius la permission de partir en
voyage.
Où allez-vous, lui demanda ce dernier.
Je me rends dans le pays de Wei.
Et pourquoi faire ?
J'ai entendu dire que le prince de Wei est un jeune homme qui n'en fait
qu'à
sa tête, qui traite avec beaucoup de
légèreté
les affaires de son pays, qui ne s'observe en rien dans sa conduite,
pour
qui la mort de ses s jets est sans importance. Sa principauté
est
jonchée de cadavres, partout exposés comme le foin
coupé.
Les gens ne savent plus où se tourner. J'ai moi-même
entendu
cette parole du maître : 'Ne vous occupez pas des pays qui sont
bien
gouvernés, allez aider ceux qui sont mal gouvernés. Ce
sont
les malades qui ont besoin du médecin : ils sont nombreux
à
sa porte'. Je veux toujours garder à l'esprit comme un
précepte,
cet avis que vous avez donné, avec l'espoir de pouvoir
peut-être
rendu la santé à ce pays.
Oh, s'exclama Confucius, tout ce que tu y gagneras en y allant, c'est
la
mort. Ils t'exécuteront, voilà tout. …
Unifie tes tendances (yizhi) de façon à ne plus
écouter
avec les oreilles, mais avec le cœur (xin) ; puis n'écoute plus
avec
le cœur, mais écoute avec le souffle (qi). Car ce que l'on
entend
n'est pas plus que (ce que) les oreilles (peuvent percevoir) et la
vérification
de ce que l'on expérimente ne dépasse pas le cœur.. Mais
le
souffle est le vide disposé à recevoir tous les
êtres
(xuerdaiwu). La Voie se rencontre là où est le vide,
c'est
le jeûne du cœur (xinzhai).
Yan Hui dit : Le Hui qui n'avait pas encore connaissance de cela
croyait
vraiment être Hui. Mais après en avoir eu connaissance,
c'est
comme si il n'y avait pas de Hui. Est-ce cela le vide ?
Exactement, dit Confucius.
Le vol avec des ailes, tu connais, mais le vol sans ailes, tu ne
connais
pas. La connaissance qui connaît, tu connais ; mais la
connaissance
qui ne procède pas par la voie des connaissances, tu ne la
connais
pas. Elever son regard jusqu'à la vacance : dans la chambre vide
naît
la lumière vive ; les bonheurs cri troupe viennent s'y reposer,
ne
pas avoir ce repos, c'est se concentrer pour mieux se divertir Tourner
ses
oreilles et ses yeux à la communion interne et laisser à
la
porte la connaissance qui vient du cœur (l'activité mentale,
xinzhi),
on offre alors un abri aux Esprits de la Terre et du Ciel (guishen), a
fortiori
aux humains !
ZHUANGZI chap. 13 :
Elle va la Voie du Ciel
(tiandaoyun), n'amasse rien (wusuoji) et Dix
mille
êtres sont parfaitement achevés.
Elle va, la Voie des Empereurs, n'amasse rien, et tous les êtres
du
monde retournent à leur destin.
Elle va, la Voie des Saints, n'amasse rien, et l'espace entre les mers
leur
demeure soumis.
Celui qui, illuminé par le Ciel et pénétré
de
sainteté, par les Six circulations et dans les Quatre orients,
s'approprie
la Vertu des Empereurs et des Rois, celui-là est l'homme de
l'agir
spontané (ziwei) de l'inconscience dans une tranquillité
absolue.
Tranquillité (jing) des Saints, non pas recherchée parce
qu'elle
est bonne (shan), mais tranquillité du cœur qu'aucun être
ne
peut troubler.
Tranquille, l'eau reflète distinctement les poils de la barbe et
des
sourcils ; égale dans le niveau d'eau, elle sert de
modèle
au grand charpentier. Mais la tranquillité de l'eau, qu'est-elle
comparée
à celle de l'esprit vital (jingshen) ! Le cœur tranquille d'un
Saint
est le miroir du Ciel et de la Terre, le réflecteur des Dix
mille
êtres.
La Tranquillité qui procède du vide, une paix sans
passion,
le retrait solitaire et le non-agir font l'équilibre du
Ciel-Terre
(tiandizhiping) et portent la Vertu selon la Voie à son comble.
Pour cette raison, les Empereurs et les Rois, comme aussi les Saints,
se
tiennent en repos. Le repos fait le vide, le vide, le plein de la
puissance,
la puissance même de l'ordre naturel. Du vide procède la
tranquillité,
de la tranquillité, le mouvement, un mouvement efficace. De la
tranquillité
procède le non-agir, non-agir qui permet à ceux qui ont
la
charge des affaires d'assumer les responsabilités. Le non-agir
est
la source du contentement, un homme content n'offre aucune prise aux
préoccupations
et aux ennuis, et sa longévité sera grande.
Cela veut dire que le cœur cri repos étant vide accompagne le
mouvement
même du Ciel/Terre et communique avec les Dix mille êtres.
Cela
on l'appelle : Musique du Ciel (ou Joie céleste, tianle). Par
elle,
le cœur du Saint entretient la vie du monde.
Jadis Shun posait à Yao cette question : Vous qui exercez pour
le
Ciel la fonction royale, comment usez-vous de votre cœur (xin) ?
Yao : Je ne traite pas avec mépris les gens qui sont sans
recours,
je ne rejette pas les misérables, je pleure les morts, je
m'intéresse
aux orphelins, je compatis au soit des veuves. Telle est la pratique de
mon
cœur.
Shun : Excellent ! Au moins quand l'excellence est concernée.
Mais
sans être vraiment grand !
Yao : Bien, alors ce serait quoi ?
Shun : Que le Ciel exerce sa vertu et qu'apparaisse la paix, que le
soleil
et la lune émettent leur lumière et procèdent les
Quatre
saisons, et que vous-même réglé sur la succession
du
jour et de la nuit, que vous alliez avec les nuages, que vous vous
répandiez
avec la pluie.
Yao : Ah quel amas d'erreur et quel incessant tracas ! Votre lot
à
vous, c'est l'union avec le Ciel. Et moi, la société des
humains
!
Confucius partait pour l'Ouest afin de déposer ses documents
dans
les archives conservées dans la bibliothèque de Zhou.
Zilu lui dit : D'après ce que je sais, le conservateur des
archives
est un certain Laodan qui vient de quitter sa charge et est parti
à
la retraite. Si le Maître désire déposer ses
documents,
il pourrait essayer d'aller lui en parler.
Fort bien, dit Confucius qui s'en fut rendre visite à Laodan.
Mais Laodan ne voulut pas donner l'autorisation. Sur quoi, Confucius
déballa
les 12 Classiques et se mit à les expliquer.
Confucius : L'essentiel ? C'est la vertu d'Humanité et le
Respect
des devoirs (renyi).
Laodan : Parlez-moi alors des vertus d'Humanité et de Respect
des
devoirs et dites-moi si elles expriment la nature de l'homme
(renzhixing)
?
Confucius : Tout à fait. Sans vertu d'Humanité, un
seigneur
échouerait ; sans Respect des devoirs, la vie ne serait pas
possible.
Ces deux sont le naturel de l'homme authentique, comment pourrait-il en
être
autrement ?
Laodan : Permettez-moi de demander ce que sont au juste la vertu
d'Humanité
et le Respect des devoirs ?
Confucius : Maintenir son cœur dans le juste milieu (zhongxin), se
réjouir
avec les êtres, pratiquer un amour universel sans
intérêt
personnel, voilà en quoi consistent les vertus d'Humanité
et
de Respect des devoirs.
Laodan : Oh là ! Pas si mal ! Sauf votre toute dernière
proposition.
Cet amour universel ne serait-ce pas un peu suspect, le
désintéressement
étant tout de même marque d'intérêt ?
Vous me paraissez, Maître, vouloir que l'Empire ne perde aucun
des
êtres qui y vivent. Mais le Ciel-Terre a de sûres
constantes
(chang), comme le soleil et la lune une lumière
indéfectible,
comme les étoiles et les planètes un rangement certain,
les
oiseaux et les quadrupèdes ont une vie grégaire qui a ses
règles,
les arbres et les arbustes ont ce qu'il faut pour se tenir droit.
Que ne marchez-vous donc en laissant la Vertu procéder (xing)
tranquillement,
suivant la Voie comme elle va. Vous seriez déjà
arrivé.
Qu'avez-vous à vous démener avec votre vertu
d'Humanité
et votre Respect des devoirs que vous brandissez comme des fanions. On
dirait
que vous battez le tambour comme si vous aviez perdu un enfant. Oh
là
! Vous jetez la confusion dans la nature de l'homme.
LAOZI
LAOZI chap.2
Sous le Ciel, chacun
prétend savoir comment le Bon est bon, et
voici
venir le Mauvais.
LAOZI chap.8
Un homme haut placé, faisant le Bien, agira comme l'eau. L'eau
sert
les Dix mille êtres sans rien disputer, faisant ce que personne
n'aime
faire.
LAOZI chap.27
Bien aller ne laisse pas de traces
Bien parler est net et sans défaut
Bien compter ne se sert pas de marques
Bien former ne pose ni verrou ni barre, sans qu'on puisse ouvrir
Bien lier ne noue pas de corde, sans qu'on puisse délier,
Pour cette raison les Saints
S'appliquaient à secourir les humains sans rejeter personne
S'appliquaient à secourir les êtres sans en rejeter aucun.
C'est ce qu'on appelle Répandre à son tour (ou voiler xi)
la
Lumière
L'homme bon est le maître du méchant
Le méchant sert de matière à l'homme bon
Si l'un ne révère pas son maître et l'autre n'aime
pas
sa matière
Nul savoir-faire (sagesse) ne préviendra l'égarement
C'est cela la Merveille essentielle.
LAOZI chap.38
La Vertu supérieure ignore la vertu, pour autant la Vertu est
prospère.
La vei tu inférieure ne manque pas de vertus, pour autant la
Vertu
disparaît. La vertu supérieure est Sans agir et Sans but,
la
vertu inférieure agit et poursuit ses fins. La Bienveillance
supérieure
agit mais sans but ; la Justice supérieure agit et poursuit ses
fins.
Le Bel usage entre en action ; à défaut de
réponse,
on retrousse ses manches et on l'impose. Ainsi, la Vole perdue, on eu
la
vertu ; la vertu perdue, la Bienveillance ; la Bienveillance perdue, la
Justice
; la Justice perdue, le Bel usage. Bel usage est
sincérité
et fidélité en surface et l'instigateur du
désordre,
où calcul et prévision sont fleur de la Voie et
commencement
de la sottise. L'homme de caractère choisit la substance et ne
se
fie pas à ce qui est superficiel. Il est pour le fruit ne se fie
pas
à la fleur, il rejetait l'extérieur et s'en tenait
à
soi.
LAOZI chap.49
Les Saints, libres de leur esprit, suivaient l'esprit des Cent
familles,
Bons avec les bons et bons avec les méchants, car la vertu est
bonne.
Loyaux aux fidèles et loyaux aux infidèles, car la Vertu
est
loyale. Les Saints dans l'Empire vivant ignorés et cachés
offraient
un esprit disposé à tout accueillir. Là où
les
Cent familles écarquillaient les yeux et tendaient l'oreille,
les
Saints souriaient comme l'enfant nouveau-né.
LAOZI chap.62
La Voie : Resserre des Dix mille êtres, trésor des bons,
refuge
des méchants.
Le TAIPINGJING
D'après M. Kaltenmark ("The Ideology of the T'ai-P'ing Ching",
in
Facets of Taoism), le Taipingjing dénonce six fautes
particulières
graves, qui entraînent des effets funestes sur le
perpétrateur
et sur sa descendance. Ce sont :
1. Accumuler la Voie (ji dao), la garder pour soi-même et refuser
de
l'enseigner aux autres pour leur salut. Ceux qui commettent cette faute
interrompent
la Céleste Voie de Vie (duantianshengdao) et attirent sur eux le
courroux
du Ciel.
2. Accumuler la Vertu (jide) et refuser de l'enseigner aux autres pour
leur
permettre de nourrir leur principe vital. C'est interrompre la vertu
nourricière
de la Terre (duan di yang de) et susciter son courroux.
3. Accumuler des richesses (jicai) et refuser d'aider les pauvres, les
laissant
mourir de faim et de froid. Ces biens appartiennent à l'Harmonie
Centrale
(zhonghe), c'est-à-dire à l'humanité et ils sont
les
moyens par lesquels Ciel et terre répandent leur bienfaisance
(tiandisuoyixingren).
Ils doivent donc circuler de façon à ce que chacun ait ce
dont
il a besoin. Ceux qui interrompent cette circulation et retiennent ce
dont
ils n'ont pas besoin sont les ennemis des souffles harmonisés
(heqi)
du Ciel-Terre.
4. Savoir qu'il y a une Vole du Ciel et cependant la dédaigner
en
refusant de l'étudier en vue de son propre salut et pour obtenir
la
Longue vie. Cela revient à mépriser le corps qui nous a
été
légué par nos ancêtres ; c'est être un homme
sans
Dao (wudaozhiren) et donc destiné à périr.
5. Savoir que pratiquer la vertu (de) est bien, mais ne faire aucun
effort
vers ce bien et faire le mal au mépris de soi-même. C'est
se
révolter contre la Terre, qui aime la Vertu.
6. Quelqu'un doté par le Ciel d'une santé et d'une force
physique
telles qu'il peut subvenir à ses propres besoins en nourriture
et
vêtement, et qui vit dans le loisir en parasite des riches,
commet
une faute mortelle, car Ciel et Terre produisent les richesses
nécessaires
à un homme et celui-ci doit les en retirer selon ses forces et
dans
la limites de ses besoins. Quelqu'un qui ne fait aucun effort pour se
les
procurer et n'arrive pas à les obtenir des autres, finira par se
saisir
des biens des autres. Il est alors un ennemi de l'Harmonie Centrale.
D'autres prescriptions morales incluent :
1. Interdiction de l'alcool. La raison n'en est pas le danger de
l'ivresse,
mais le fait que l'Eau (élément auquel appartiennent les
alcools
liquides) est l'ennemi du Feu et que le Feu est l'élément
dominant
dans le Taipingjing.
2. Interdiction de tuer les filles. Car cela diminue le Yin et
déséquilibre
le Yin/Yang du Ciel-Terre. D'autre part, tout homme étant yang
(donc
impair, un) devrait avoir deux femmes qui étant yin sont paire
(deux).
3. Interdiction de chasteté, condamnée comme une
interruption,
du processus vital de l'univers.