Claude
Larre
Sinologue
émérite, le jésuite français Claude Larre a
consacré la majeure partie de sa vie à tenter de rendre
accessible aux Occidentaux la force et la clarté de l'esprit
chinois. Fondateur de l'Institut Ricci, il fut le maître d'œuvre
du Grand Dictionnaire Ricci de la langue chinoise ainsi que le
traducteur de grands classiques de la culture chinoise tels le
Classique
de médecine interne de l'Empereur jaune et le Tao-te-king de
Lao-tseu. À la fois érudit et profondément
mystique, il disait de lui-même : « J'ai adopté
depuis longtemps une vision chinoise de l'existence individuelle. Toute
la vie se joue entre une nature particulière donnée et un
destin propre qui se découvre jour après jour. »
par
Anne Salem-Marin
Le père Larre, jésuite, est né à Pau en
1919. Il a vécu en Chine, au Japon et au Vietnam avant de
s'installer à Paris où il est mort en 2001. Sinologue
émérite, il a consacré une grande partie de sa vie
à tenter de rendre accessible aux esprits occidentaux «
l'exceptionnelle aptitude de l'esprit chinois à saisir les
mouvements concertés de la vie et à les exprimer avec
clarté, avec force et sans hésitation »1.
La traduction de grands classiques chinois et l'élaboration du
Dictionnaire Ricci de la langue chinoise fut la grande affaire de sa
vie, une affaire très absorbante faite de travail,
d'humilité, de ténacité et d'esprit
d'équipe.
Il y avait quelque chose de chinois chez le père Larre. Il
s'était d'ailleurs fait traiter de « sale Chinois »
par un commis de boucherie alors qu'il avait treize ans. Vers la fin de
sa vie, il évoquait ce souvenir en souriant. Il avait pris cela
plutôt comme un compliment, car, enfant déjà, il
était intrigué par ce peuple dont il entendait parler
autour de lui et qui semblait ne rien faire comme tout le monde.
«
À cette époque, on disait des Chinois qu'ils habitent de
l'autre côté du monde, ont des coutumes étranges et
un esprit bizarre ; que leurs livres, dont ils ont une grande
abondance, commencent par la fin, que les pages s'y lisent
verticalement, qu'il n'y a même pas d'alphabet pour écrire
les mots1. »
II avait hérité ce goût de Tailleurs d'une
tradition familiale : le grand-père maternel avait
été en poste à Pondichéry et un oncle
paternel était avocat à Haïphong. Ce n'est donc pas
un hasard s'il choisit la Compagnie de Jésus, très
ouverte
sur le monde, pour y vivre, le moment venu, sa vocation religieuse. En
1975, il créa à Clichy, avec l'aide de sa famille, un
centre d'accueil pour les réfugiés indochinois dont il
resta toujours très proche.
J'ai eu le bonheur de faire sa connaissance alors qu'il venait de temps
à autre à Lausanne donner des conférences et
animer
des séminaires à la Fondation Ling, fondation associant
médecine et culture dont il était le parrain. Il accepta
un jour ma proposition d'écrire un livre de réflexion et
de souvenirs, et c'est ainsi que je fus amenée à le
rencontrer plus régulièrement pour enregistrer ses propos
et travailler avec lui sur un texte qui aboutit à la publication
de Trois racines dans un jardin. Je lui rendis visite à
plusieurs reprises à Paris, à l'Institut Ricci où
il vivait depuis une trentaine d'années. Pendant la
journée, l’Institut ressemblait à une ruche bourdonnante
où de nombreux collaborateurs s'activaient à
l'élaboration du Grand Ricci. Le soir, « J'ai trois
racines et un lopin à cultiver », dit-il au début
de son livre. Les trois racines ce sont la Terre (l'origine, l'enfance,
la famille), le Ciel (la vocation religieuse), l'Homme (à
travers la découverte de la sensibilité chinoise). Le
lopin dans le jardin c'est, mis à part le travail
consacré au dictionnaire de la langue chinoise, le grand
chantier des traductions du Classique de médecine interne de
l'Empereur jaune et du Livre de La Voie et de la Vertu, le Tao-te-king
de Lao-tseu. Il publia deux versions françaises de ce texte
célèbre et il remettait sans cesse l'ouvrage sur le
métier. Lorsque je travaillais avec lui, il s'arrêtait
parfois et me dictait une correction pour une nouvelle version, que la
maladie et la mort l'ont empêché de mener à bien.
Il mettait à ciseler cette traduction un plaisir gourmand :
« Ce qui enchante, c'est le plaisir de sortir un texte de plus en
plus vrai, plus libre, nettoyé des structures de la langue
d'origine, de hasarder la possibilité discrète d'un
ornement qui rende mieux le sens. Cela fait, il faut laisser reposer le
produit et séparer ainsi la substance essentielle de ses
excipients. La plus grande difficulté, c'est de garder son
esprit critique quand on est content du travail qu'on a fait. »
II me disait aussi parfois que, en traduisant, il se sentait dans le
même état d'esprit qu'un chasseur à l'affût.
Lorsque, un jour, je lui demandai s'il pratiquait l'une ou l'autre des
disciplines chinoises, le taiji ou le qigong par exemple, il me
répondit en riant : « Ma seule pratique, c'est la
traduction. » « Et pour le corps, que faites-vous ?
»,
insistai-je. « Eh bien, lorsque je travaille dans mon bureau au
1er étage, je m'arrange toujours pour oublier quelque chose au
rez-de-chaussée, histoire de m'obliger à faire les deux
rampes d'escalier. C'est mon exercice physique quotidien et je m'en
porte bien. » Ce n'était pas un ascète, mais il se
contentait de ce qu'il avait. Il se souciait peu des contingences de la
vie quotidienne. En pensant à lui, j'évoque volontiers le
passage de l'Évangile selon saint Matthieu 6 :25-34, que je cite
dans le désordre : « Regardez les oiseaux du ciel.
Observez les lis des champs. Ne vous inquiétez pas pour votre
vie de ce que vous mangerez, ni pour votre corps de quoi vous le
vêtirez. La vie n'est-elle pas plus que la nourriture et le corps
pas plus que le vêtement ? Ne vous inquiétez donc pas pour
le lendemain : le lendemain s'inquiétera de lui-même.
À chaque jour suffit sa peine. » 0
« Ce qui enchante, c'est le plaisir de sortir un texte de plus en
plus vrai, plus libre, (...) de hasarder la possibilité
discrète d'un ornement qui rende mieux le sens. »
« Vivre c'est, en plénitude, intégrer la
vivacité expressive à la vitalité profonde. »
Le père Larre, vagabond céleste ancré dans la
réalité, disait : « La vie est une totalité
que l'on reçoit, que l'on aménage, que l'on mène,
croit-on, à son terme, à moins que ce ne soit elle qui
nous mène à notre terme. Il doit y avoir de la place pour
rassembler tous les aspects de notre vécu, fussent-ils, en
apparence, contradictoires. Il n'est pas impossible de les
intégrer. Car, après tout, l'état naturel se
trouve
dans l'homme comme dans les autres éléments du monde. Il
faut donc bien le développer, il faut donc bien se
connaître. Les choses importantes demandent du soin. Les
contempler sans en rien faire, les protéger de peur que s'en
évapore le parfum, ne jamais remettre en question les lignes
particulières de l'activité personnelle, c'est souvent
manquer l'essentiel : l'inventivité propre à la vie.
»
Lorsqu'il venait à Lausanne, je le voyais débarquer du
TGV, un petit sac de voyage (principalement rempli de papiers et de
livres) à la main. Durant le voyage, il avait sûrement
occupé son temps à remplir quelques grilles de mots
croisés, un dérivatif qu'il appréciait beaucoup.
Dès le premier instant, il était là, ouvert,
disponible. Il était partout chez lui. « Contenir toujours
le moment et contenir toujours la vitalité » : il
était une parfaite illustration de ce que lui avait appris
l'expérience chinoise.
C'était un grand plaisir de converser avec lui. « Vivre
c'est, en plénitude, intégrer la vivacité
expressive à la vitalité profonde. » II savait
s'intéresser à l'autre, le rejoindre dans ses
préoccupations. Il possédait un grand charisme. Pour lui,
la séduction, c'était « une manière de se
rendre soi-même plus présent aux personnes à qui on
s'adresse. C'est aussi leur permettre d'être plus
présentes
à elles-mêmes. C'est enfin, dans une simplicité de
bon aloi, ouvrir toutes les avenues à toutes les associations
contextuelles qui vont donner une résonance indéfinie
à ce qui semblait être proposé comme unique
». C'était un maître de la digression. Il savait
nous entraîner dans les méandres de sa pensée sans
se perdre et sans nous perdre.
Ce qu'il dit de la Chine et de la langue chinoise reflète
parfaitement et sa quête et sa personnalité :
« Dans quelle disposition d'esprit faut-il se mettre pour
apprendre convenablement le chinois ? L'histoire de la civilisation
chinoise, du développement hégémonique d'un groupe
et la maîtrise de ses formes d'expression, voilà ce qui
nous intéresse. Pour parvenir à ce but, il faut avoir
conservé un esprit naturel, aimer l'expression claire et la
logique, mais la logique d'un vivant. Nous nous posons un ensemble de
questions qui, pour qu'elles soient bonnes, doivent se poser
d'elles-mêmes. L'expérience vécue et certaines
intuitions, venues très tôt, me portent à penser
que
parler et écrire le chinois ne sont pas des fins en soi.
Pourquoi et comment les Chinois vivent, et par quels moyens s'exprime
leur vie, voilà un sujet de méditation et de
réflexion qui légitime qu'on y consacre une vie
entière. »
« II y a dans l'esprit chinois une perception de l'indicible, un
goût du vide, un besoin de silence, un appel au cœur. Pourquoi ?
Pour ne pas offenser la Réalité, qui succomberait dans
notre intelligence si l'Unité de tout ce qui existe se trouvait
décomposée par notre langage et l'effusion de nos
explications. Le Ciel, par exemple, ne se conçoit que dans sa
relation à la Terre, la parole que sur un fond de silence, le
cœur personnel que parce qu'il est ouvert à toute relation, le
vide que parce qu'il est le soufflet qui, vidé, veut se remplir.
(...) L'idée chinoise est que, le destin de l'homme se jouant
dans l'univers tout entier, il suffit de ne pas contrarier le mouvement
universel et de s'entourer de toutes les influences favorables et
encore
de ne jamais être à contretemps, pour que ce qui peut
influencer nos parcours travaille spontanément à la
réalisation de ce que nous devons devenir. Par son cœur, l'homme
participe, personnellement, à cette réalisation. Le
siège du gouvernement de sa vie, c'est son cœur. Le cœur a
toujours raison ; il a sa raison que la raison ne connaît pas
quand elle s'entête à vouloir avoir raison. Le Ciel, qui
est par-dessus l'homme, est en réalité au cœur du cœur de
l'homme. »
« Le cœur a toujours raison ; il a sa raison que la raison ne
connaît pas quand elle s'entête à vouloir avoir
raison. »
« La vie est un cheminement. Les démarches les plus
volontaires devraient contenir la disposition à se laisser faire
au moment où nous croyons faire quelque chose. »
L'effusion de nos explications menace la Réalité (qu'il
écrivait avec une majuscule) : sans leurre ni illusion, observer
ce qui est, être ouvert au mouvement de la vie, percevoir
l'indicible, aimer le vide, le silence, pour que notre relation aux
autres soit féconde. Il revenait très souvent à la
notion fondamentale du réel.
Les jésuites ont souvent intrigué (ou
inquiété) les bien-pensants par leur ouverture, leur
capacité à s'intéresser à d'autres cultures
et à s'y trouver bien. Le père Larre, lui, s'est
trouvé bien de la contemplation chinoise de la
réalité. Il a raconté une anecdote pour dire
comment et pourquoi. Sur le bateau qui le menait en Chine, en 1947, il
fut interpellé par un pasteur américain qui lui demanda
d'un ton pénétré : « Mais,
véritablement, n'avez-vous pas été un moment
persuadé que vous étiez sauvé ? » Cette
question mit le père Larre dans l'embarras et il laissa l'autre
poursuivre : « N'est-ce pas que l'on peut sentir que l'on est
tellement dans l'amour de Dieu, que nul doute ne peut nous effleurer
sur
notre salut éternel ? » II opina pour mettre fin à
la discussion, mais se demanda après coup s'il n'était
pas bon d'être certain d'être sauvé et de faire
comme si on ne l'était pas. Des années après cet
épisode, il écrivit : « Ln Chine, on se sent
souvent porté à approuver par politesse ce qu'on
désapprouve ou qu'on craint d'approuver. Mais s'il me fallait
maintenant répondre à ce pasteur, je dirais que,
puisqu'il faut tout attendre de ce que nous n'avons pas en notre moyen,
il faut bien attendre ce qui se profile déjà dans nos
existences. Le terme de salut n'est pas en honneur dans la
société contemporaine. Les gens veulent sauver leur
prochain sans savoir même de quoi on parle. Il y a un
empressement
et une volonté d'organiser, de réformer, de proposer, de
partager, d'aider et l'on peut craindre que cette ferveur ne soit un
bon sentiment qui ne sache pas s'exprimer. Pour dire les choses plus
rapidement : "Que celui qui a conçu et qui a commencé
achève en vous ce qu'il a fait." Une telle exhortation se
retrouve dans toute la liturgie de l'Église. À
l'expérience, l'effort qui porte quelques résultats est
dans la gratuité de celui qui donne et dans l'humilité de
celui qui reçoit. La vie est un cheminement. Les
démarches les plus volontaires devraient contenir la disposition
à se laisser faire au moment où nous croyons faire
quelque chose. »
Le père Claude Larre, c'était un style, une «
posture », des gestes à la fois amples et simples et un
esprit indépendant toujours en éveil.
« J'ai adopté depuis longtemps une vision chinoise de
l'existence individuelle. Toute la vie se joue entre une nature
particulière donnée et un destin propre qui se
découvre jour après jour.
« Chacun de nous ne peut guère remettre en question ce
donné naturel qu'il reçoit à la naissance. Encore
peut-il tenter de ne pas le pervertir, contraignant au besoin des
impulsions qui gêneraient un développement harmonieux et
des éclats qui pourraient blesser autrui. La destinée
n'est pas étrangère à la nature
particulière, mais elle révèle des lignes de force
auxquelles il faut bien se soumettre. La conjonction d'une nature
particulière et d'une destinée propre échappe
parfois jusque dans le plus essentiel aux hommes. Mais certains d'entre
nous, sans pouvoir s'apercevoir comme ils sont en
réalité,
ont par éclair un pressentiment de ce qu'ils sont et de ce
qu'ils deviennent.
« Il est bien prétentieux de parler de son
expérience comme d'une chose indiscutable, tellement certaine
qu'on aurait l'intention d'en imposer l'image autour de soi. Une telle
action directe sur les autres a peu de chance de succès et on ne
peut pas la recommander. Cependant, nous avons eu des parents, des
maîtres, des amis, des rencontres, des situations, des occasions
qui ont influencé nos choix, nos décisions. Nous nous y
reportons instinctivement comme à un recours qu'on peut utiliser
sans être contraint de l'adopter. »
Un dernier souvenir : quelques deux ans avant sa mort, lorsque je lui
rendis visite dans la maison de retraite des pères
jésuites où il était en convalescence, il me
confia
un tout petit papier sur lequel il avait griffonné quelque
chose. Il me demanda s'il était possible de rajouter ces
quelques lignes dans le livre qui allait paraître. Elles devaient
prendre place, entre parenthèses, dans le passage où il
évoquait le père Félix Mollat, son maître au
noviciat, « ce monument de sagesse et de bonté »,
comme il le décrivait. C'est avec émotion que je
déchiffrai ces mots : « (Un jour, pendant une retraite,
j'eus besoin de son aide. Sa porte était ouverte. J'entre. "J'ai
entendu des paroles", lui dis-je. Il ne me regarde pas, il ne dit rien.
Je ne sais même pas s'il écoute. Ayant dit ce que j'avais
à dire, je ressors. Que s'était-il passé ? Un
phénomène psychique qu'on trouve chez les mystiques, ce
qui ne prouve rien...). » C'était comme si le père
Larre m'avait entrouvert encore une fois la porte de son jardin secret.
1. Les citations sont tirées
de Trois racines dans un jardin,
Editions La Joie de Lire, 2002.
Anne Salem-Marin collabore avec les éditions
La joie de lire (Genève) depuis leur création. Elle y a
édité le dernier livre de Claude Larre, Trois racines
dans
un jardin.